Articles de la revue Dernier numéro JEU 171 : #selfies

Chère Mireille, parleras-tu de nous ?

Chère MireilleLarry Dufresne

Il y a de ces histoires vécues qui ont peu besoin d’être fictionnalisées pour être percutantes, de ces histoires vécues qui doivent être dites pour briser des tabous. Il y a de ces auteurs et autrices qui doivent inscrire leur nom dans les lignes du récit pour cesser de disparaître dans la marge. 

Malheureusement, l’autofiction n’est pas tenue en très haute estime par l’institution littéraire. L’entretien avec Karine Rosso, doctorante, écrivaine et libraire, paru dans la revue Liberté, décrit bien « le dénigrement1 » auquel est confronté ce genre dans les milieux universitaires, chez les critiques littéraires, mais aussi au sein du lectorat. Un mois après la mort de Nelly Arcan, René Homier-Roy, dans une critique du dernier roman de l’écrivaine, Paradis clef en main, a dit de façon très maladroite : 

« Cette démarche de se regarder le nombril, même si le nombril est intéressant, ça m’agace et ce ne sont pas des formes littéraires, sauf grandes exceptions, qui m’intéressent vraiment. Mais là, on n’est pas du tout dans la même affaire, on est dans un roman. Et elle démontre avec ça… et c’est ça qui est d’une tristesse infinie… c’est son dernier roman, mais c’est aussi son premier. C’est un roman achevé […].2 »

Les mots de l’animateur révèlent l’influence que peut avoir sur sa réception le genre littéraire assigné à une œuvre ; ils dévoilent aussi, malheureusement, des connaissances littéraires lacunaires, car je crois avec Karine Rosso qu’il faut peu s’être penché sur l’œuvre de Nelly Arcan pour affirmer que son dernier roman est son premier « roman achevé ». 

Paul Ricœur décrit le processus de la mimèsis en trois étapes. La première est celle de l’observation et de l’interprétation de l’agir humain, dont les créateurs et les créatrices retirent une « pré-compréhension », qui sera ensuite transposée dans la fiction, proposant une « synthèse de l’hétérogène3 » – l’hétérogène étant ce qui constitue nos vies pêle-mêle et que l’on reconfigure selon un certain agencement, le temps d’un récit. Ce sont cette mise en intrigue, les mots choisis et la mise en forme du récit qui font œuvre, et non le fait de savoir si les ingrédients de l’intrigue sont véridiques ou non.  

Le courage de l’autofiction

J’avais moi-même classé ma première pièce, Marche comme une Égyptienne !, comme autofiction, à sa création au MAI en 2010. J’avoue avoir un peu regretté, avec le recul, d’avoir répondu avec autant d’ingénuité (en m’étendant bien au-delà de la pièce, étant donné que la partie autobiographique y est restreinte) à la question qu’on me posait souvent après la représentation ou lors des entrevues avec les journalistes : « Quelles parts de cette histoire sont vraies ? » J’aurais aimé que, plutôt que de se pencher sur mon histoire personnelle, on approfondisse la question de ces jeunes, déchiré·es entre la nostalgie, les rêves de leurs parents et leur identité, leur vie, leur nouvelle culture. 

Chère MireilleLarry Dufresne

Ceci étant dit, pour moi, il y a du courage dans l’autofiction. Le fait de dire « oui, quelque chose comme ça m’est arrivé » et j’en parle au je ou au tu, c’est présenter cette réalité au monde, non plus de façon théorique : « Vous savez que ça existe », mais plutôt : « Ça existe et j’en suis la preuve, je l’ai vécu et je crois qu’il est temps qu’on en parle » ; comme le dit Annie Ernaux, « il y a une valeur collective au Je» (Rosalie Lavoie, op. cit., p. 9.). Rosso aussi abonde en ce sens : 

On est devant une auteure, un auteur qui cherche à reconstruire un récit brisé, et il le fait souvent au nom d’une communauté. […] On parle de Juifs, de femmes, d’homosexuels, d’immigrés, bref, on parle des catégories marginalisées de la société […], des gens qui n’ont participé ni à l’histoire ni à « la grande littérature ». Ainsi non seulement reprennent-ils un pouvoir personnel et collectif, mais ils récupèrent une place à l’intérieur du champ littéraire avec ce genre-là. (Ibid., p. 10.)

Au théâtre, dans la parole portée devant l’assemblée, il y a une valeur politique ajoutée : la parole est reçue par un groupe réuni dans un lieu et elle a le potentiel de déclencher une prise de conscience commune. C’était un choix plus politique que je ne l’imaginais que de partager, sur scène, la réalité de la communauté copte catholique égyptienne de Montréal, de mêler l’arabe au français, le oud et les envolées vocales d’Oum Kalthoum à de la techno. Les salles combles de Marche comme une Égyptienne !, comme celles de La Recette de baklawas de Pascale Rafie (en lecture) et de Moi et l’autre de Pascal Brullemans et Talia Hallmona, laissent transparaître que le public est prêt à entendre et a soif de comprendre les communautés culturelles qui composent sa société. 

Vers l’émancipation

Chère MireilleLarry Dufresne

L’idée d’une deuxième pièce a surgi alors que j’étais en tournée avec Marche comme une Égyptienne ! Il m’a fallu beaucoup de temps – neuf ans se sont écoulés entre l’écriture de cette première pièce et la dernière version de ma seconde pièce, Pour ce soir ça va aller –, beaucoup de temps pour reconfigurer l’hétérogène. Malgré le succès et la résonance de Marche comme une Égyptienne !, le commentaire d’un pair, qui la reléguait indirectement à du « théâtre pour les communautés culturelles », a été fracassant pour moi. Je sais bien que ma pièce a attiré toutes sortes de publics, mais ce genre de commentaire peut soit nous briser, soit nous pousser à faire encore mieux. Il m’a fallu neuf ans, pendant lesquels j’ai lu théâtre, littérature, philosophie, et écrit de nombreuses versions, pour en arriver à mettre un point final à ce nouveau texte, en février dernier, lors d’une résidence d’écriture en Suisse. Intuitivement, pour toutes les raisons susmentionnées, je choisis encore aujourd’hui d’écrire un texte qui mêle vécu et fiction. Pour ce soir ça va aller traite de périodes charnières : rupture amoureuse, changement de carrière, changement de sexe, dans la vie de deux personnages. J’aborde le stress psychique que ces événements nous imposent et les effets sur notre santé mentale. Face à la complexité de ces récits, j’ai fait le choix d’une forme très épurée, une narration prise alternativement en charge par trois pronoms personnels : tu, il/elle et vous, dans l’espoir d’une communication plus directe et intime avec le public, car cette thématique, celle de la fragilité de notre équilibre psychique, on préfère habituellement la tenir à distance :

Deux ans plus tard / encore célibataire / finissant une autre conversation / avec un gars sur un site de rencontres qui veut juste coucher avec toi / tu te retrouveras seule dans la cuisine de ton appart / à couper des tomates / en pleurant / et en écoutant « je t’aimais, je t’aime et je t’aimerai » /  L’amour stable routinier suffoquant que tu partageais avec ton ex te semblera la chose la plus vraie la plus saine que tu aies jamais goûtée / Et tu le voudras là à côté de toi / tu voudras te blottir dans ses bras / et dormir trop longtemps / et ne pas te plaindre que tu aimerais te lever faire quelque chose de ta journée / non / sentir sa chaleur / profiter de la maison que représente son corps pour le tien / Tu voudras soudainement lui faire à souper quand il reviendra du travail / sentir ses cheveux pendant qu’il regarde la télé / et / ne / te / voit / plus (Mireille Tawfik, Pour ce soir ça va aller, 2019)

Ma plume et mes horizons littéraires se sont affinés, mais une chose demeure : mes protagonistes continuent à rouler leur bosse sur le chemin de l’émancipation. Émancipation de nos catégories, de nos attentes, de nos préjugés, car assumer qui on est, d’où l’on vient, ce qui a forgé notre vision du monde, ce n’est pas faire du « théâtre communautaire », c’est faire le seul théâtre que je puisse faire.

Notes :

  1. Rosalie Lavoie, « Le sens collectif de l’autofiction: Entretien avec Karine Rosso », Liberté, no 318, hiver 2017, p. 10.
  2. René Homier-Roy, C’est bien meilleur le matin, Radio-Canada Première, 6 novembre 2009.
  3. Termes utilisés par Paul Ricœur dans Temps et récit. L’intrigue et le récit historique, tome 1, Paris, Seuil, coll. « Points Essais », 1983.

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