Shanti Loiselle

Notre lectorat le plus assidu a pu se rendre compte de certains changements récents dans nos pages. Des transformations qui ne sont pas nécessairement perceptibles d’emblée, ne se rapportant pas à l’aspect visuel de la revue, mais s’insinuant au cœur même de l’élaboration de chaque texte. L’équipe de rédaction de Jeu a en effet adopté il y a peu, pour l’imprimé et le web, un protocole d’écriture inclusive, concocté à partir de divers modèles existants par Michelle Chanonat, dont on a pu lire la chronique consacrée à ce sujet, « Un fauteuil pour monsieur, un strapontin pour madame », dans Jeu 170.

L’écriture inclusive, qui fait notamment appel au langage épicène, vise à ne plus exclure systématiquement le féminin, c’est-à-dire les femmes, de notre discours sous prétexte que, si l’on suit les règles de la grammaire française, « le masculin l’emporte ». En notre ère de changement de paradigmes où tout est remis en question, où les arts du spectacle vivant sont appelés à faire plus de place à la diversité, mais aussi à tendre vers une plus grande parité hommes-femmes sur et derrière la scène, rendant ainsi justice à celles, innombrables, qui créent, écrivent, jouent, conçoivent, participent de près ou de loin à la production de l’art dans notre société, nous croyons que les termes de notre discours sur l’art doivent aussi évoluer.

Depuis 43 ans, Jeu a été le témoin, la chambre d’écho, l’accompagnatrice, voire l’initiatrice de certains mouvements et, presque toujours, l’analyste d’enjeux cruciaux pour les milieux de la création. En mettant en place cette politique d’écriture inclusive, nous répondons à un devoir de mise en avant de nos valeurs d’équité et de reconnaissance de l’apport de toutes et tous dans le domaine des arts de la scène, toutes disciplines confondues, notre terreau d’exploration. Un beau défi d’adaptation aux nouvelles sensibilités de notre temps.

Défi tout de même : l’intégration aux articles de nos collaborateurs et collaboratrices, comme aux nôtres, des grands principes d’inclusion, sans trop alourdir les textes et rendre leur lecture laborieuse, nous oblige à nous interroger, à reformuler, à faire des choix qui ne sont pas sans effets non seulement sur le sens mais sur le style de chacun∙e. Entre doublons obligatoires (compositeur et compositrice) et points médians (étudiant∙es concerné∙es), entre féminisation des titres à la mode québécoise (auteure, metteure en scène, chercheure) et réhabilitation de termes existants occultés (autrice, metteuse en scène, chercheuse), entre audace de l’affirmation individuelle (le spectateur et la spectatrice) et voie de contournement du collectif (le public, l’assistance), les questions se multiplient. Quid de l’accord des participes passés, de la répétition des pronoms personnels sujets (elles et ils pensent d’abord à elles et à eux-mêmes) ?

Après quelques numéros à appliquer ces nouvelles règles non absolues, force est de constater que cela ne peut se faire de façon systématique, encore moins automatique, mais demande une approche au cas par cas, une souplesse certaine, et que le résultat ne nous satisfait pas toujours. Considérez-nous, chères lectrices et chers lecteurs, comme en période de transition, d’ajustement : soyez indulgent∙es ! Mais déjà, à relire certains textes parus dans nos pages il y a un ou deux ans, je m’étonne d’y voir un masculin si omniprésent, prenant la parole au nom du genre humain en entier. Et, ma foi, on commençait à peine à s’en inquiéter…

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Parlant de valeurs nouvelles, nous vous offrons aujourd’hui un dossier #selfies, qui pose beaucoup de questions et apporte quelques réponses sur les liens inusités qui se dessinent entre la création artistique et la redéfinition de la communication à travers les réseaux sociaux. L’égoportrait, néologisme évocateur, ne trouve-t-il pas un écho marqué dans la représentation de soi sur les scènes actuelles ? Entre fiction et autofiction, témoignage et réflexion, quelques artistes jouent le jeu et se mouillent pour vous, pour nous. 

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