#selfiesJulie Artacho

Y a-t-il un écho entre processus de création et culture web ? Bien que l’autofiction précède l’ère numérique, nous nous sommes demandé si un lien inédit existait entre les deux. Les réseaux sociaux auraient-ils, par exemple, fait entièrement basculer la fiction dans le réel ? Quelques artistes ont croqué un égoportrait de leur démarche artistique.

Le « fait est universel : personne aime le “je” d’autrui », écrivait Louis-Ferdinand Céline dans les Entretiens avec le professeur Y, une « interviouve » fictive où il se mettait en scène. L’auteur demeure (avec raison) controversé, mais les œuvres de Céline ne sont pas lues comme des autofictions. Y aurait-il des je encore moins aimés que d’autres ?

Car, il faut bien l’admettre, autoportrait ou autofiction, la mise en scène de soi est une pratique qui touche l’ensemble des arts et en déjoue les frontières, tout en restant un genre à part, souvent reçu avec un soupçon de mépris, à peine voilé. Perçue comme une démarche intimiste, l’autofiction est associée au féminin, au non-universalisable. Pourtant, l’égoportrait est aujourd’hui une activité courante, un exercice de tous les instants, de tous et de toutes, partout. Mais il ne suffit pas que le tapissage de son visage déformé par une caméra tenue à bout de bras sur tous les murs des réseaux sociaux fasse vague pour s’éviter les railleries, encore moins pour normaliser une forme d’art.

Pour ce dossier #selfies, nous avons eu envie de mettre à jour notre regard sur l’autofiction et d’accueillir un échantillon de je, joueurs et joueuses qui taquinent parfois ou toujours la frontière du vrai et du faux. Des moi multiples aux voix dissonantes, car #selfies est pluriel, sans majuscules, rhizomatique. À l’époque de la connectivité, la subjectivité se veut virale, son éclairage se fait politique.

Animé·es que nous étions par la question de savoir si la mise en scène de soi avait pris une tangente radicale, à un moment où la vie se livre au gré du déroulement d’un fil d’actualité, il fallait d’abord dresser un panorama de l’autofiction. Philippe Mangerel a tâché de retourner aux sources du courant pour nous en dessiner quelques lignes de fuite.

L’auteur, metteur en scène et directeur artistique du Théâtre Sortie de secours, Philippe Soldevila (en couverture de ce numéro), établit un lien inusité entre L’Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche de Miguel de Cervantes et ses deux trilogies qualifiées de fictions biographiques. Jorge Luis Borges se serait-il trompé, car peut-être n’est-ce pas Pierre Ménard, l’auteur du « Quichotte », mais plutôt Soldevila ?

L’autrice et comédienne Mireille Tawfik dissèque l’autofiction, montrant que le je contient tous les pronoms personnels et que, dans sa main tendue vers l’autre, il quitte le territoire du singulier. Pascale St-Onge et Frédéric Sasseville-Painchaud, le duo à l’origine du spectacle KINK, réfléchissent aux limites de la fiction et à la puissance de la vulnérabilité que permet l’autofiction. De son côté, Marie Ayotte se questionne sur la possibilité d’être vraie, intègre et totale au théâtre, même dans une pratique du documentaire. L’humoriste Coco Belliveau confronte de plein fouet la grossophobie et libère sa parole des chaînes des standards de beauté, en s’adonnant à l’humour comme on fraye avec un sport extrême. Auteur et acteur, Mohsen El Gharbi nous entraîne dans une histoire où l’on finit par perdre la notion de ce qui est réel, fictionnel ou virtuel, nous forçant ainsi à mettre en doute l’autofiction en soi, à la manière de Flaubert affirmant : « Madame Bovary, c’est moi. »

Si les contours du spectacle vivant autofictionnel s’avèrent flous et non exhaustifs, nous espérons toutefois que la diversité des paroles livrées dans les prochaines pages donne un aperçu de la richesse des démarches créatives qui y puisent une part de leur inspiration.

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