Articles de la revue Dernier numéro JEU 172 : Rire

Apprendre à aimer l’humour

JEU 172 | dossier : rireJean-François Leblanc

En parlant de Gratien Gélinas, Jean-Louis Roux a dit : « Avant d’aller à Paris, nous le regardions de loin. En revenant de Paris, nous le regardions de haut. » Je n’aurai pas la prétention d’affirmer que cette citation serait la meilleure pour décrire les liens qui unissent les cousins ennemis que sont l’humour et le théâtre québécois. Par contre, je suis certain qu’aucune phrase ne peut mieux résumer le rapport que j’entretenais avec l’humour.

Dans mon cas, nul besoin d’aller à Paris pour voir l’humour à la fois de haut et de loin. Arpentant les catacombes du Monument-National dès l’âge de 5 ans grâce à mon père, qui écrivait alors l’un de ses deux livres sur la vénérable salle, abonné d’office aux programmations des grands théâtres montréalais durant mon adolescence, étudiant passionné en théâtre au cégep, je n’ai toujours existé que pour le théâtre et le cinéma. Chaque sou que j’économisais servait à voir un film ou, plus tard, à faire un voyage pour assister à une pièce avec un grand acteur ou une grande actrice. Difficile d’imaginer un milieu plus hermétiquement fermé à l’humour que le foyer où j’ai grandi.

Je savais bien sûr que l’humour existait, que le festival Juste pour rire engrangeait des profits monstrueux. Je voyais aussi toutes les affiches des spectacles en tournée envahir les murs des salles. Je connaissais l’humour, ses plus grandes vedettes, comme on connaît des capitales de pays lointains. Mon savoir servait à m’éviter le ridicule au détour d’une conversation surprise ou d’une soirée de Génies en herbe.

Je n’ai jamais senti le besoin de m’intéresser à une autre discipline artistique. Le théâtre était un art total qui fédérait tous les autres arts : la danse, la musique, l’écriture, les arts plastiques même. D’autant plus qu’à mes yeux, aucun art ne représentait mieux l’identité québécoise. L’affirmation linguistique avec Tremblay, artistique grâce au Théâtre d’aujourd’hui, féministe avec l’Espace GO, la dissidence irrévérencieuse du Nouveau Théâtre Expérimental : toutes ces histoires font du théâtre québécois un reflet à travers lequel la société moderne retrouve aisément ses racines.

« Je me presse de rire de tout, de peur d’être obligé d’en pleurer. »

JEU 172 | Dossier : rireLouis Longpré

Cette réplique fondamentale, dite par Figaro à la fin du Barbier de Séville, est la raison derrière l’apparition accidentelle de l’humour dans ma vie. C’était en 2010, jeune diplômé du Conservatoire d’art dramatique de Montréal, j’apprenais que l’expression travailleur autonome, en théâtre, signifiait que nous étions 10 % travailleur et 90 % autonome. Les scènes institutionnelles m’apparaissaient aussi hermétiques qu’inaccessibles. Ma seule ouverture est venue de Serge Mandeville, qui organisait les soirées Théâtre tout court. Il m’a demandé de lui envoyer des textes semblables à ceux que j’avais déjà présentés au Conservatoire.

J’ai voulu écrire la nouvelle tragédie extraordinaire, le drame existentiel d’une jeunesse perdue… mais c’était mauvais. Puis, j’ai pensé à un autre drame, plus personnel. J’ai imaginé ce qui pourrait m’arriver de pire si je ne devenais pas acteur… Ainsi est né David, monologue dans lequel je jouais un candidat de l’émission Loft Story.

Je me souviens encore de cette soirée. Le trac inouï. L’effroi, même. « Et si ça ne marche pas ? » Habituellement, j’avais le talent de Molière, de Feydeau ou de Létourneau sur lequel m’appuyer. Cette fois, je n’avais rien, sinon le vertige d’oser prendre la parole avec, en plus, la prétention de faire rire. Sur la fine ligne entre le courage et l’inconscience, je tanguais nettement vers la déraison.

Tout le gotha de la relève théâtrale était là. Je me souviens du noir. Je suis entré sur scène et… miracle ! Un premier rire. Puis un deuxième, un troisième et une vague sans cesse croissante et toujours plus tonitruante me portent jusqu’à la fin du numéro, qui s’est terminé dans une hilarité générale. Puis noir. J’ai évité le naufrage, c’est tout ce que je sais, et les souvenirs rescapés de cette soirée sont extrêmement flous.

Étrangement, le plus précis d’entre eux est aussi le plus impalpable : l’ivresse de faire rire avec mes propres mots. C’était la première fois que je ressentais une appréciation aussi concrète. La plupart des humoristes peinent à décrire ce qu’ils éprouvent sur scène. Souvent, c’est un florilège de termes comme : adrénaline, bonheur, joie, ou tout autre susceptible d’apparaître sur la couverture d’un livre de développement personnel. Or, ils et elles ont raison. Cependant, c’est surtout un sentiment de puissance que l’on ressent en entendant les rires. Évidemment, l’ego est flatté. Ce sont nos idées, nos images, notre regard qui provoquent des réactions aussi viscérales que spontanées. On se sent, littéralement, maître du monde. Ces rires nous donnent raison d’avoir pris la parole et nous encouragent à la reprendre. Au début de la soirée, mon avenir était un immense paysage morne cerné d’un ciel gris incertain. À la fin, il n’était pas plus lumineux, mais une certitude le fracturait subrepticement : je devais recommencer. Au moins une fois pour effacer les doutes relatifs à la chance du débutant.

« J’espère être à une bonne place pour apprendre quelque chose d’important. »

JEU 172 | dossier : rireCe ne sont pas ses mots exacts, mais j’imagine que Louis-José Houde me pardonnera cette paraphrase. En juillet 2011, grâce à David, j’ai été invité à participer au Zoofest, qui était encore jeune et très très attaché à Juste pour rire. J’ai longuement hésité entre partir faire du théâtre de rue à Saint-Malo avec mes amis ou jouer mes textes à Montréal. C’était la première fois que je remettais en question ma passion pour le théâtre. Mais j’ai pensé que tant qu’à perdre la voix en jouant des sketchs approximatifs devant l’indifférence de quelques passants français, aussi bien tenter de provoquer des rires dans un festival en pleine ébullition.

Ce mois de juillet aura été fondamental. Si j’avais déjà vécu l’euphorie du rire, je n’avais pas encore rencontré son milieu. C’est à ce moment qu’une scission radicale, irréparable s’est faite. Je respectais le milieu du théâtre, mais, sincèrement, je ne m’y suis jamais senti à ma place. J’avais l’impression de vivre dans une prison de verre. Je voyais tout sans jamais créer de contact avec rien. C’est assurément ce qui explique pourquoi j’ai été très sensible à l’accueil des humoristes.

Généreusement, débutant·e ou célèbre, ils et elles ont répondu à chacune de mes interrogations. C’était une bienveillance que je n’avais jamais ressentie auparavant. Chaque rencontre défaisait mes préjugés à propos des humoristes. Moi qui, en vrai snob, les voyais comme des êtres franchement vulgaires, incultes et insipides, j’ai découvert des artistes investi·es d’un désir commun d’excellence.

J’ai passé l’été dans les salles du Zoofest. Ne connaissant rien ni personne, j’allais voir tous les spectacles que je pouvais. Ainsi s’est faite mon éducation humoristique. Je ne pouvais espérer meilleur endroit pour apprendre cet art. J’ai été témoin de l’importance accordée à la finesse de l’écriture. Je découvrais que cet art, qui semblait si bousculé et improvisé, était en fait un art littéraire et que, comme beaucoup, j’avais non seulement sous-estimé cette facette, mais je l’avais surtout méprisée. On ne soupçonne pas les efforts déployés pour trouver le meilleur phrasé, la meilleure rythmique et la mélodie la plus personnelle. Chaque humoriste, même le ou la plus novice, possède un verbe qui lui est propre. C’est ce qui fait son style, sa qualité et son succès.

Cela dit, cet émerveillement qui m’a incité à m’investir complètement en humour n’aura pas effacé mon sens critique. Il existe plusieurs préjugés sur les humoristes, et rien ne me déprime plus que lorsqu’ils s’avèrent fondés. Contrairement au théâtre, l’humour n’a souvent été que l’observateur de notre évolution sociale. Je souhaite qu’il en devienne l’acteur. De plus, les humoristes sont extrêmement soucieux et soucieuses de leur image. À l’ère des réseaux sociaux, c’est un jeu très dangereux auquel les acteurs et actrices ont la chance de pouvoir se soustraire.

Je n’essaierai pas de convaincre qui que ce soit d’aimer l’humour, mais j’avance qu’on ne peut pas l’apprécier si on le consomme en empruntant une perspective théâtrale. Trop d’éléments les séparent. Néanmoins, quand on considère l’humour tel qu’il est, c’est-à-dire un art de la verve et du style, on constate qu’il est plus près de la poésie qu’on peut le penser. Ce sont des arts qui dessinent des tableaux avec des mots. Ils commandent un style propre à chaque auteur ou autrice, tentent de provoquer des réactions viscérales, demandent une grande précision linguistique afin de créer l’image la plus forte le plus efficacement possible. Ces deux arts demandent du panache ainsi qu’une mise à nu intime.

Ne serait-ce que pour ça, j’estime que, plutôt que de loin ou de haut, il faut regarder cet art simplement dans les yeux.

Philippe-Audrey Larrue-St-Jacques est diplômé du Conservatoire d’art dramatique de Montréal en 2010, de l’École nationale de l’humour en 2014 et, sûrement, de l’École nationale du meuble en 2043. Seul double diplômé en théâtre et en humour, il est aussi le seul humoriste à posséder l’intégralité des revues Jeu.

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