Articles de la revue Dernier numéro JEU 172 : Rire

On ne badine pas avec l’humour

JEU 172 | dossier : rireJulie Artacho

Selon Paul Valéry, « on se fait rarement rire seul parce qu’on se surprend difficilement soi-même ». Je crois que, pour moi, c’est exactement ça : tout est dans l’effet de surprise ! C’est ce qui, à mon sens, confère sa magie au fait de rire au théâtre.

Qu’une créatrice ou un créateur arrive à me déstabiliser, à dire ou à faire quelque chose à quoi je ne m’attendais pas et que je trouve brillant, suscite non seulement mon hilarité mais aussi mon estime. Qu’il s’agisse d’une référence étonnante, d’un lien que je n’aurais pas moi-même tissé entre deux idées ou même entre deux œuvres, d’un geste éloquent mais inopiné ou encore d’une réplique mariant d’une façon inédite l’absurde au mot d’esprit, c’est la créativité de l’humour au théâtre qui me ravit.

Oserai-je un témoignage intime ? Mon bien-aimé et moi-même désignons de temps à autre la racine de gingembre par l’expression « bulbe de bois », que nous empruntons, l’étincelle au coin de l’œil et des lèvres, à un tableau de la pièce Pour faire une histoire courte de Frédéric Blanchette, que nous avons vue à la Balustrade du Monument-National en 2002. Parce que, oui, 17 ans plus tard, la drôlerie ou, devrais-je dire, l’inventivité comique de ce spectacle nous habite encore. Ce fut une soirée de félicité effervescente dont nous chérissons le souvenir. Comme quoi il serait bien erroné de sous-estimer la portée que peuvent avoir des rires soutirés à un public par des artistes livrant des textes et campant, sur quelque estrade, des personnages. Les moments de sincère rigolade, d’euphorie, au théâtre, sont certainement aussi importants, aussi marquants, que les ardents moments de larmes.

En ouverture de dossier, nous avons demandé à Christian Vanasse de réfléchir à l’incontournable question des limites du comique. Peut-on rire de tout au théâtre ? L’auteur, humoriste et chroniqueur propose sa vision de cet enjeu brûlant.

Impossible de parler de l’humour sur les planches sans discuter avec ceux et celles qui l’incarnent. J’ai donc eu l’incommensurable plaisir de m’entretenir avec un ténor et une soprano colorature de la drôlerie, que nous retrouvons en couverture de la revue, immortalisés par le regard unique de Julie Artacho : Didier Lucien et Marie-Hélène Thibault. Les deux complices ont eu la générosité de se pencher avec franchise et en profondeur sur leur pratique d’actrice et d’acteur particulièrement doués pour le jeu comique.

Ce rire que les artistes suscitent chez les spectateurs et spectatrices, Ralph Elawani l’a décortiqué en discutant avec des expert·es en ce domaine, théoricien·nes et praticien·nes, parmi lesquel·les figurent Fabien Cloutier et Stéphane Crête. La dramaturge Catherine Léger, quant à elle, signe un plaidoyer en faveur de l’humour subversif et de l’usage de l’un de ses outils plutôt controversés : la vulgarité.

Indissociable de l’idée même de chercher à provoquer le rire, l’art clownesque existe depuis la nuit des temps, mais n’a jamais cessé d’évoluer. Nul autre que l’homme derrière le personnage du clown Omer Veilleux, Yves Dagenais, fondateur du Centre de recherche en art clownesque (CRAC), n’aurait été mieux placé pour nous relater cette histoire fascinante.

Lorsqu’on reproche à un humoriste ses propos, la sémiologue Marie-Christine Lemieux-Couture a remarqué que, tôt ou tard dans la conversation virtuelle qui s’ensuivra inéluctablement sur les réseaux sociaux, les monologues d’Yvon Deschamps seront évoqués en guise de comparaison. Dans son article, elle nous dit ce qu’elle pense de ce phénomène.

Parce que leur démarche teintée d’étrangeté fait s’esclaffer le public d’une façon qui leur est tout à fait propre, le journaliste Mario Cloutier a rencontré les trois joyeux lurons formant Le Projet Bocal, à savoir Sonia Cordeau, Simon Lacroix et Raphaëlle Lalande. Enfin, le dernier mot est laissé à Philippe-Audrey Larrue-St-Jacques, qui raconte son parcours unique de double diplômé d’une école de théâtre et d’une école d’humour.

Je ne sais pas si Bertolt Brecht avait raison de croire qu’« un théâtre où on ne rit pas est un théâtre dont on doit rire », mais, chose certaine, c’est avec autant de sérieux que de plaisir que nous avons concocté ce dossier sur le rire et quelques-uns de ses enjeux. De nous à vous… avec humour.

 

Sophie Pouliot

À propos de

Journaliste culturelle, membre de la rédaction de JEU, elle est aussi, entre autres, chroniqueuse des arts de la scène pour le magazine Elle Québec, chroniqueuse en théâtre jeunesse pour la Revue Lurelu et présidente de l’Association québécoise des critiques de théâtre (AQCT).

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