Articles de la revue Dernier numéro JEU 172 : Rire

Un espace vide pour créer sa propre histoire

JEU 172 AilleursNatalia Marcet

Le Magdalena Project est en quelque sorte un rhizome mettant en lien des centaines de créatrices à travers le monde afin qu’elles partagent leur pratique et grandissent au contact d’autres femmes œuvrant en théâtre.

 Julia Varley est l’une des cofondatrices du Magdalena Project, « un réseau international de femmes dans le théâtre contemporain1 ». Actrice de l’Odin Teatret depuis 1976, auteure, metteure en scène et directrice artistique du Transit Festival, qui a lieu tous les trois ans à Holstebro, au Danemark, elle était invitée, lors de la venue de l’Odin à Paris en mai 2018, à parler de ce réseau incroyable qui a généré, depuis 33 ans, une centaine de rencontres et d’événements.

JEU 172 | AilleursArchives personnelles de Julia Varley

Dans un film diffusé sur le site du Magdalena, Jill Greenhalgh2, une autre des cofondatrices du projet, raconte que de jeunes comédiennes faisant, comme elle, partie de différentes troupes de théâtre d’avant-garde se retrouvèrent, lors d’un festival de création à Trevignano, en Italie, à la table d’un café. C’est d’abord en constatant le plaisir qu’elles avaient à être ensemble qu’elles décidèrent de se revoir pour travailler entre elles. Jill Greenhalgh parle de la colère qu’elle ressentait comme femme alors qu’elle jouait dans une pièce dénonçant la pornographie et les archétypes patriarcaux, sans compter son ras-le-bol devant le fait que la plupart des actrices de son milieu travaillaient et déployaient leur créativité au sein de groupes mixtes dont la majorité des metteurs en scènes et directeurs étaient masculins. C’était en 1983. Par la suite, un noyau s’est formé autour de cette artiste engagée pour créer, à Cardiff, en 1986, le premier festival international de création théâtrale de femmes. À cette occasion, 38 praticiennes professionnelles, venant de 15 pays différents, participèrent à la naissance du Magdalena Project.

Lors de la conférence donnée à Paris, Julia Varley parle de son implication dans le Magdalena : « La nécessité de Jill venait beaucoup de sa rage, celle de ne pas avoir le même espace que les hommes dans son théâtre, mais aussi dans le théâtre qu’elle voyait autour d’elle. Ma nécessité à moi est apparue quand je suivais l’Odin Teatret et Eugenio Barba dans les conférences qu’il donnait : lorsqu’il faisait référence à l’histoire du théâtre, toujours il parlait de Grotowski, Meyerhold, Stanislavski, Artaud, Copeau, Brecht, et je me demandais : mais les femmes, où sont-elles ? Pourquoi n’existent-elles pas dans cette histoire du théâtre ? J’ai voulu faire en sorte que les femmes commencent à être présentes. C’est une attitude qui existe dans Magdalena : ce n’est pas assez de dire qu’on n’a pas la place, qu’on n’a pas le pouvoir, qu’on n’a pas les spectacles, qu’on n’a pas le même salaire ; nous avons la responsabilité d’agir, tant sur le plan des structures que du travail de création. »

Pérennité du Magdalena Project

Entre 1986 et 1999, le Magdalena Project, avec son noyau à Cardiff, a produit plusieurs festivals et suscité de nombreuses rencontres. Avec la fin du financement obtenu jusque-là du pays de Galles, on aurait pu craindre la mort du projet. Au lieu de cela, ce nouveau contexte, explique Jill Greenhalgh, « a libéré quelque chose dans le réseau ». Un « bureau physique » n’était plus nécessaire (il fut remplacé par un « bureau virtuel ») parce que de nombreuses initiatives, liées au réseau Magdalena mais indépendantes, avaient vu le jour : Voix de Femmes, en Belgique, Unter Wasser Fliegen, en Allemagne, Transit Festival, au Danemark, Magdalena Segunda Generación, en Argentine, Magdalena Aotearoa, en Nouvelle-Zélande. Depuis, de nombreux autres festivals se sont organisés, avec des structures, des contenus, des moyens économiques différents et une durée qui change selon les lieux où ça se passe. Ainsi existent : Magdalena Sin Fronteras, à Cuba, Vértice Brasil, au Brésil, Magdalena Pacίfica, en Colombie, Magdalena Australia, en Australie, Magfest, en Italie, Mujeres Creadoras, au Pérou, A Solas, en Espagne, Magdalena Montpellier, en France, Voz Láctea, au Mexique, Tantidhatri, en Inde, pour ne nommer que ceux-là. En 2018 et en 2019, pas moins de 10 festivals ont eu et auront lieu, tous reliés au Magdalena.

JEU 172 | AilleursAffiche du festival Unter Wasser fliegen

« Marking the Way » est un long texte de réflexion écrit par Julia Varley, paru dans The Open Page, TheMagdalenaProject@25, Legacy and Challenge, à l’occasion des 25 ans du projet. Elle y parle d’un effet d’entraînement : « Les anneaux formés par la première pierre jetée à l’eau s’élargissent et croisent d’autres vagues, créant un flux dense et fertile de relations professionnelles et personnelles qui franchissent les frontières, les langues, les styles de spectacles, les traditions, les barrières économiques et les habitudes culturelles. »

 Un réseau de transmission et de solidarité JEU 172 | Ailleurs

La qualité professionnelle des projets a aussi assuré la pérennité du Magdalena Project. Mais au-delà de la diversité et de l’intérêt des spectacles présentés, chaque rencontre est une occasion unique pour les femmes de partager, à travers l’expérience liée aux ateliers de travail, leurs connaissances, leurs techniques, leurs idéaux, et de parler de questions spécifiques aux femmes dans le théâtre contemporain. Comme il s’agit d’un réseau international, la langue est aussi un défi important. Même les mots comme féminisme ont une signification différente, dépendant du pays d’où les femmes viennent. « Dès les premiers festivals, raconte Julia Varley, il y avait la recherche d’un langage commun. Le partage, ce n’est pas de discuter de ce qui se passe, c’est de vivre l’expérience de faire ensemble. »

Le Magdalena Project, grâce à sa fluidité, à sa visibilité, a permis à la première génération d’ouvrir la porte aux jeunes femmes de théâtre. « Quand on me demande ce qu’est Magdalena et comment y participer, poursuit Varley, j’explique que, pour nous, le fonctionnement horizontal est fondamental : l’histoire passe à travers l’expérience, les événements, mais il n’y a pas quelqu’un qui décide. C’est comme un filet : il y a les fils qui se rejoignent et constituent le réseau, ce sont les festivals, les rencontres, les spectacles, mais ce qui fait l’identité insaisissable du Magdalena est cet espace créé entre les intersections, un espace vide que chaque femme doit remplir avec ses nécessités, ses attentes, ses expériences. Comment maintenir vivant ce réseau et cette exigence de donner à l’espace vide un sens ? C’est à travers les relations personnelles qui se développent que ça se fait. On crée la rencontre. »

L’un des premiers buts de The Open Page, cette publication du Magdalena Project dont Julia Varley est responsable, est de « réunir une documentation extraordinaire sur des approches différentes du théâtre créé par des femmes. Plus qu’une prise de parole individuelle, c’est la multiplicité des voix qui est intéressante et novatrice. »

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Le Magdalena Project donne aussi accès à ce théâtre qui échappe aux catégories, un théâtre de « périphérie » qui se fabrique souvent dans des contextes de précarité, « en marge », ce qui n’est pas sans lien avec le fait que le Magdalena Project ait pris autant d’importance en Amérique latine, là où les enjeux pour les femmes sont particulièrement liés aux régimes politiques en place. « Au moins la moitié des femmes de la planète vit des situations insupportables », rappelle Julia Varley. Partout, des « militantes de la culture » sont engagées, autant dans leur milieu de vie que dans leur pratique théâtrale. « Comment fait-on pour se réapproprier cette énergie du risque et créer quelque chose d’autre que ces forces destructrices ? » En travaillant dans le petit, avec humilité et simplicité, au quotidien comme au théâtre. Pour Varley, peu importe le milieu où les femmes agissent, « la force de la vulnérabilité fait partie du féminisme. C’est cette force que, en tant que femmes, nous devons donner comme référence quand on travaille ensemble. » Il y a cette nécessité de transmettre, et « l’expérience du théâtre, on ne la passe pas avec des théories. On la passe de corps à corps. Comment écrire à propos de ça ? Et comment créer cette image de la femme comme ˮmaîtreˮ? Et reconquérir, qui sait, le mot ˮmaîtresseˮ. »

C’est en passant par des chemins de traverse que des femmes de théâtre du monde entier ont créé le Magdalena Project. On peut rêver, pour le regroupement des Femmes pour l’équité en théâtre, de ce même élan qui propulse hors des sentiers battus. La force du nombre et le désir d’échanges des pratiques artistiques pourraient bien être, souhaitons-le, le point de départ d’un projet Magdalena au Québec.

Marie Ouellet est créatrice de performances solos et autrice. Elle a publié, en 2018, un recueil de récits, Courtes Scènes fugitives (Éditions de la Pleine Lune). Avec DuO DaDA, elle présente des spectacles de chansons théâtrales. Elle fait partie des Femmes pour l’équité en théâtre.

Notes :

  1. Le site internet du Magdalena Project (https://themagdalenaproject.org/en/content/magdalena-project) rejoint plus de 60 pays et trois générations de femmes de théâtre. Ses archives permettent d’avoir accès à la plupart des rassemblements et festivals générés depuis les débuts du projet, de même qu’il est possible de lire tous les articles de The Open Page, une publication « consacrée aux pensées, questions et visions des femmes dans le théâtre, publiée par l’Odin Teatret et le projet Magdalena. »
  2. Jill Greenhalgh vit au pays de Galles, en Grande-Bretagne. Sa pratique de comédienne, de metteure en scène et de productrice s’est principalement orientée, depuis 40 ans, vers le théâtre expérimental, et son intérêt particulier pour la création des femmes a conduit à la fondation, en 1986, du projet Magdalena.

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