Articles de la revue JEU 173 : Musique  !

Québec ou l’iceberg théâtre

Phonographie maritime

À l’affût de tout ce qui crée dans la capitale nationale, notre collaborateur de Québec dresse un portrait des lieux d’émergence d’un théâtre hybride et multidisciplinaire.

Si les quatre théâtres grand public de Québec (le Trident, la Bordée, le Périscope et les Gros becs)1 sont la pointe de l’iceberg, la part immergée grouille d’une énergie intarissable, où se côtoient les jeunes finissant·es des écoles de formation2 Dans les 20 dernières années, le milieu théâtral s’est radicalement métamorphosé. Les lieux de formation et les espaces de diffusion se sont multipliés, de nouveaux mécanismes de soutien ont été mis en place. Enfin, deux phénomènes entrent en jeu : les effets secondaires du multimédia et de l’interdisciplinaire, soutenus par des centres d’artistes comme Recto-Verso, d’une part, et le déferlement des arts dans l’espace public avec la manœuvre, les tableaux vivants et les performances-théâtres, d’autre part. Une architecture fluide et mobile s’est ainsi mise en place où le jeune théâtre polymorphe constitue une assise essentielle.

Phèdre Claudette Houde LabrecqueCarla Chable de la Héronnière

Le Carrefour international de théâtre (CIT), avec ses activités périphériques, et le Mois Multi (MM) constituent deux structures événementielles majeures pour un espace d’expérimentation et de diffusion. Retenons les Chantiers / constructions artistiques, soutenus par le CIT et le MM, qui changent de cap et privilégient « la chair » au « tout numérique » pour les spectacles de scène, ramenant l’humain au cœur du théâtre.

Le Mois Multi, qui a 20 ans comme le CIT, est un événement de théâtre multidisciplinaire, un mélange de performance, d’installation, d’art numérique. Par le décloisonnement des pratiques, le MM défend l’interdisciplinarité et fait émerger des formes inusitées des arts de la scène, que ce soient des performances numériques ou spectacles où technologie et humanité interagissent, ou encore des formes théâtrales hybrides, qu’on songe à Mac(death), de Jocelyn Pelletier, un Macbeth recyclé en opéra death metal, ou à l’intrigante Phonographie maritime de la Chaire de recherche en dramaturgie sonore au théâtre de l’Université du Québec à Chicoutimi, œuvre transversale occupant tout l’espace scénique et filmique, avec vidéo en direct, lecture poétique « erratique » et mise en tension du corps.

Ces deux zones événementielles offrent un espace d’expériences et de découvertes esthétiques en salle et dans la cité. Mais la partie submergée de l’iceberg est encore plus vaste.

Premier Acte, l’incubateur

Mis sur pied il y a 25 ans, par Martin Genest, Philippe Soldevila et Agnès Zacharie, Premier Acte (PA) remplit toujours son mandat initial : offrir un outil de diffusion aux jeunes finissant·es des écoles, un tremplin d’expérimentation avec des équipements professionnels et une mise en commun des services : promotion, assurances, salle de diffusion, etc. Ici, les jeunes troupes de théâtre, fondées à la sortie du Conservatoire ou du baccalauréat en théâtre, font leurs premiers pas. Ils y trouvent conseils, mentorat, soutien à la promotion. Avec une jauge modeste de 80 places et une aire de jeu transformable, la salle permet aux artistes de modifier l’espace, de créer des mises en scène éclatées et de tester des scénographies frontales, circulaires, interrompues (Fuck toute), diffractées (La fille qui s’promène avec une hache) ou enveloppées par le public (Embargo, Extras et ordinaires). De cet incubateur sont sortis de nombreux et nombreuses artistes et troupes qui occupent les scènes du Québec3.

En 2009, le quatuor formé d’Olivier Lépine, d’Alexandrine Warren, de Marie-Renée Bourget-Harvey et de Jocelyn Pelletier4 proposent le concept des Chantiers, qui seront illico accueillis par Premier Acte, et intégrés dans la programmation du CIT. Ainsi, d’un velléitaire Off-CIT sont nés les Chantiers / constructions artistiques, conçus comme un laboratoire où le public est convié à venir découvrir des œuvres en gestation. Les propositions sont éclectiques, souvent multidisciplinaires. Ces rencontres permettent aux créateurs et créatrices de vérifier certains aspects, de valider des concepts. Le public est fortement invité à réagir sur le vif, à laisser des commentaires, à débattre avec les artistes. De ces Chantiers sont issus des spectacles qui ont fait carrière, tels L’Affiche (Philippe Ducros), Trilogie d’une émigration de Soldevila, Norge de Keven McCoy, Danse de garçons de Karine Ledoyen, L’Art de la chute (Nuages en pantalon)…

Naviguer dans la rhizosphère

Québec ou l'iceberg théâtreLe désir d’Émile Beauchemin de monter un 24 heures de création interdisciplinaire a donné en 2014 l’événement BAM, Bouillon d’art multi, qui est désormais autonome. BAM est une structure qui rassemble entre 25 et 40 étudiant·es des 7 écoles d’art de Québec5. BAM se déploie sur deux fins de semaine de création avec des équipes constituées de disciplines différentes, théâtre-musique-cirque, par exemple. Des mentors assistent ces équipes qui doivent monter un projet en tenant compte du lieu de diffusion. À ce jour, ils ont travaillé à Méduse, à la Maison de la littérature, au Musée national des Beaux-Arts du Québec.

De ces ateliers d’art vivant sont nés des collectifs qui continuent leur collaboration. Nommons Les Bambines (Maude Boutin St-Pierre, Érika Hagen-Veilleux) issu·es du BAM 2018, qui présentait à Premier Acte Untouched land alias Toi pis ta solitude en sachet déshydraté.

En plus de produire le Mois Multi, Recto-Verso offre des résidences de création multidisciplinaire dans le studio d’essai de Méduse, petit cube noir avec un dispositif technique exceptionnel. Chaque année sortent d’ici des productions multimédias qui traversent les scènes québécoises et étrangères. Productions marquées par l’usage des technologies, les questionnements sur le rapport à l’espace, à la scénographie, au public, à l’interactivité, etc. Nommons : le collectif Nous sommes ici avec Le NoShow (100e représentation en avril 2019), Saison complète (2018) du Théâtre Rude Ingénierie, Radical KO (2015) de Jocelyn Pelletier, présentés ensuite au MM. Christian Lapointe a exploré ici le rapport au public avec utilisation du multimédia pour Sepsis ou Outrage au public.

La dernière pièce dans le puzzle de la création et diffusion du théâtre porte le nom de JokerJoker (JJ), catalyseur du théâtre émergent, expérimental, multidisciplinaire et indiscipliné. Ce collectif composé d’Émile Beauchemin et de Thomas Langlois, fondé en 2014, occupe une place singulière dans l’iceberg immergé. JJ est un diffuseur nomade qui soutient sur les plans technique et promotionnel les projets naissants. Il est « à l’embouchure de l’émergence », dixit Thomas Langlois. Sans lieu fixe, ses créations arpentent la ville et installent leurs pénates dans des espaces vacants, dans des appartements, créant une sorte de réseau undergound qui permet de se promener dans les interstices de la ville. Elles surgissent là où on ne les attend pas et nous font découvrir des lieux comme le Pantoum (Saint-Sauveur) ou encore la toute nouvelle salle du Murphy’s (Vieux-Québec). JJ a présenté récemment Phèdre de La Déchiqueteuse et Requiem pour Martirio A. du Théâtre de l’Impie. Autre marque de commerce, JJ sélectionne des projets soumis de manière anonyme, sur les seuls critères de la démarche et de l’originalité. JJ est aussi le coordonnateur du premier SOIR-Québec, formule importé d’Hochelaga6.

À partir des écoles de formation, le théâtre à Québec se déploie en sous-sol à travers un réseau dynamique. Le foisonnement de la création surgit dans l’espace public élargissant la base de l’iceberg théâtral par ces tendances d’hybridation des genres, de métissage. Le théâtre irradie un peu partout dans la rhizosphère. Avec l’effet combiné des structures pérennes et du nomadisme tout acabit, il devient polymorphe et tentaculaire. Il s’agit d’un « continuum de création » (Marc Gourdeau, directeur artistique de PA), d’un « écosystème d’incubation et d’expérimentation » (Robert Faguy, directeur du LANTISS) où les influences réciproques des artistes opèrent par percolation. Ainsi les chasses gardées disciplinaires font-elles place à une ouverture sur le plan des pratiques et des espaces de diffusion. À Québec, tout le monde se connaît, les liens sont faciles à tisser, et les artistes se fréquentent au quotidien, d’où la richesse et la singularité des propositions. Les outils de recherche et expérimentation (lieux et équipements, LANTISS, Recto-Verso), les structures événementielles (Chantiers, MM), les lieux de diffusion officiels ou nomades (Où tu vas quand tu dors en marchant…, PA, JokerJoker), les pépinières (Jamais Lu, BAM) constituent une rhizosphère symbiotique où le théâtre entend par tous les moyens rendre compte de la complexité du monde.

Notes :

  1. Il faut maintenant ajouter le Diamant, fondé par Robert Lepage, dont l’ouverture a eu lieu le 30 août 2019. Québec pourra voir enfin de nombreuses créations du prolifique acteur et metteur en scène jamais présentées dans la capitale.
  2. Conservatoires de théâtre et de musique, baccalauréat en création littéraire et en théâtre de l’Université Laval, avec le LANTISS (Laboratoire des Nouvelles Technologies de l’Image, du Son et de la Scène), écoles de danse et de cirque.
  3. Christian Lapointe, Anne-Marie Olivier, Jean-Philippe Joubert, Marie-Josée Bastien, Édith Patenaude, Véronique Côté, Steve Gagnon, Patrick Saucier, Olivier Lépine ; ainsi que les troupes Sortie de secours, Les Écornifleuses, Pupulus Mordicus, Nuages en pantalon, Théâtre Kata, Le Collectif du temps qui s’arrête, la Trâlée, Kill ta peur…
  4. L’équipe des Chantiers est maintenant composée d’Émile Beauchemin, de Jean-François Duke, de Marie-Pierre Lagacé et de Laurence Croteau Langevin.
  5. Les initiateurs de BAM : Maude Boutin St-Pierre et Claudelle Houde Labrecque (Conservatoire d’art dramatique de Québec), Érika Hagen-Veilleux et Adrien Malette-Chénier (École de cirque de Québec), Marie-Claude Taschereau et Émile Beauchemin (Université Laval), Hubert Bourget et Marie-Chantale Béland (École de danse de Québec)
  6. SOIR est un événement multidisciplinaire qui s’est déployé le long de la rue Saint-Vallier, à partir du Pantoum vers l’ouest. On y trouve arts visuels, performances, théâtre sur rue, etc.

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