« Quand j’écris pour les adultes, j’espère qu’ils aimeront ma pièce ; quand j’écris pour des ados, j’espère leur faire aimer le théâtre », affirme avec conviction le dramaturge David Paquet. Créer pour ce public majoritairement néophyte – et généralement peu enclin à taire ses impressions – n’est certainement pas une tâche exempte de défis. Pourtant, bien des artistes persistent à s’y atteler et… à s’y plaire.

 

On se souvient de la tristement célèbre représentation de Des souris et des hommes, chez Duceppe en décembre 2018, lors de laquelle comédiens et comédiennes ont dû faire face aux invectives violentes et sexistes provenant du public étudiant. S’agissait-il d’un incident isolé ou de la pointe d’un iceberg séparant les jeunes des créateurs et créatrices, et frigorifiant du même coup les un·es et les autres ? Nous nous sommes entretenus avec des dramaturges, des metteur·es en scène ainsi qu’avec des directeurs et directrices artistiques, afin d’approfondir la nature de la relation existant entre les adolescent·es et le théâtre.

Sus aux préjugés !

Le regard que pose Sylvie Lessard, cofondatrice et directrice générale et artistique de la Rencontre Théâtre Ados (RTA), sur ses festivaliers ne tient absolument pas du cauchemar, bien au contraire. « Quand tu fermes les lumières dans une salle, la première chose que font les ados, c’est crier, admet-elle. Il faut s’y attendre. Alors, c’est aux compagnies et aux metteuses et metteurs en scène d’être assez attentifs pour dire à leurs interprètes de ne pas s’inquiéter et de simplement patienter un peu avant de lancer la première réplique. Ça va prendre quelques minutes et les ados vont s’investir dans le spectacle. Car ils sont enthousiastes et veulent embarquer. Mets en scène un bon texte, avec de bons acteurs et de bonnes actrices, qui vont respecter le public adolescent, et ça y est ! »

Convaincue de l’ouverture d’esprit et de la réceptivité des étudiant·es, Sylvie Lessard organise même, dans le cadre du festival qu’elle orchestre, des chantiers de création où sont présentées, devant des petits groupes, des œuvres inachevées, souvent sans décors et avec peu d’accessoires. « Des fois, on n’a absolument rien, sauf, par exemple, un auteur ou une autrice qui me demande de lui trouver 30 jeunes, avec lesquels il ou elle pourrait parler de bonheur. Les jeunes sont très généreux quand on leur donne cette possibilité. Il faut aussi que les artistes le soient, qu’ils acceptent d’entrer en relation. Cette expérience risque d’avoir des impacts positifs sur l’écriture, la création, voire sur la production et l’obtention de financement pour la saison suivante. »

Jean-Charles Labarre

La directrice de la RTA est loin d’être la seule à voir ce public sous un heureux jour. Pour l’équipe du Théâtre le Clou, il constitue un interlocuteur de choix, qui, par sa transparence, sa spontanéité et, donc, son exigence, s’avère un moteur de création. « Pour nous, le théâtre doit être adolescent. Quand on décrit, d’une part, ce que c’est d’être adolescent et, d’autre part, l’acte théâtral, en tous cas de la façon dont je le vois, c’est-à-dire un acte qui doit dépasser le convenu, brasser la cage, il y a beaucoup de similitudes », estime Benoît Vermeulen, codirecteur artistique de la compagnie trentenaire, rôle qu’il partage avec Sylvain Scott et Monique Gosselin. « On reçoit beaucoup de textes de théâtre et on y constate, ajoute celle-ci, que bien des gens considèrent l’adolescence comme une maladie dont il faut guérir. On n’aborde pas les choses dans cet esprit-là au Clou. On crée avec l’énergie adolescente, faite d’émotions intenses, de découvertes, de questionnements existentiels. C’est extrêmement stimulant. »

La sensibilité de ce public parfois redouté a ravi la dramaturge Marie-Christine Lê-Huu, qui, après avoir écrit pour les adultes et pour les enfants, signe, avec Fils de quoi ?, sa première pièce s’adressant à des jeunes fréquentant l’école secondaire. Les discussions ayant eu lieu avec eux après les représentations l’ont émue : « Certain·es lancent : “On aurait aimé que le père dise je t’aime à son fils, c’est ça qu’il allait lui dire à la fin !” Cette conscience-là, et leur capacité à nommer ce désir-là, je trouve ça très beau. »

Les professeur·es : un rôle d’envergure

Selon le directeur artistique du Théâtre Denise-Pelletier, Claude Poissant, qui aime à se faufiler dans ses salles pour prendre le pouls de la jeunesse qui y grouille, il règnerait au sein de cette assistance une certaine autorégulation. Les fauteuses ou fauteurs de trouble « sont ramenés à l’ordre par le reste de la gang qui veut écouter le show. » Et c’est sans compter les ouvreurs et ouvreuses, les comédiens et comédiennes, à qui il arrive de lancer des regards dissuasifs aux individus perturbateurs, et, bien sûr, les enseignant·es. Or, certain·es peuvent aussi, parfois, pécher par excès de zèle. « Je me souviens d’une représentation, relate David Paquet, où les élèves riaient beaucoup, et où les professeur·es leur disaient : “Chut ! Chut !” Personnellement, j’étais beaucoup plus incommodé par leurs interventions que par les réactions des élèves. C’est comme si on leur disait qu’il ne fallait pas qu’ils dérangent le show, mais ils n’étaient pas en train de déranger, ils participaient ! » Frédéric Cloutier, acteur et porte-parole de la RTA, déplore aussi que certain·es jeunes soient freiné·es dans leur impétuosité, puisque, pour plusieurs, souligne-t-il, il s’agit d’une occasion rare d’apprendre à apprécier les arts vivants.

Le corps enseignant joue un rôle clé dans la relation entre théâtre et adolescent·es, puisque ses membres choisissent les manifestations culturelles auxquelles assisteront leurs groupes. Certain·es ont leurs metteur·es en scène chouchous, comme le constate Claude Poissant ; d’autres ne jurent que par les pièces classiques, comme s’en désole Monique Gosselin. « Parfois, des jeunes ont écrit des textes qui sont montés dans nos spectacles Les Zurbains, et maintenant Le Scriptarium, et leur école ne les emmènent pas les voir. Ils vont au Théâtre du Nouveau Monde, alors que toute la classe a participé au projet », raconte-t-elle, avant d’ajouter : « Les profs s’inquiètent de ne pas saisir tout ce qui est proposé, ont peur de ne pas être capables de répondre aux questions de leurs élèves et ça les rend frileux et frileuses. Certain·es préfèrent aller voir un Shakespeare parce qu’il sera plus facile de trouver de la documentation là-dessus. Nous faisons, depuis quelques années, en collaboration avec l’Association québécoise des professeurs de français, des ateliers pour qu’ils apprivoisent la création et n’aient plus peur d’y emmener leurs groupes. »

Paul-Patrick Charbonneau

L’ère de l’explication ?

Pour plusieurs, la médiation est inéluctablement liée à l’expérience culturelle en milieu scolaire, et la qualité de celle-ci en serait même tributaire. À la RTA, on croit ardemment en cette approche. Frédéric Cloutier, en plus de préparer les étudiant·es à appréhender la proposition artistique qui leur sera faite, aime insinuer en leur esprit que les arts de la scène peuvent être cool. Cependant, il a souvent l’impression de partir de loin : « Je demande toujours aux élèves qui, parmi la classe, est déjà allé au théâtre avec ses parents et, en général, personne ne lève la main. Certain·es ont même entendu leur père ou leur mère dire que c’est plate, le théâtre. Celui-ci a quelque chose de très protocolaire, qui fait peur, aussi, à certains adultes. »

Alors que bien des acteurs et actrices de la scène jeunesse prônent avec ferveur les vertus – voire la nécessité – de la médiation culturelle, Louis-Dominique Lavigne, auteur et codirecteur du Théâtre de Quartier, est plutôt d’avis qu’elle n’est pas essentielle : « À nos débuts, avant que ce soit la mode, nous en faisions énormément, mais nous en faisons de moins en moins. Si on a fait un bon show, il se suffira à lui-même. Les gens peuvent s’en aller chez eux après et l’impact aura eu lieu. Ce qui me fait peur avec la médiation, c’est qu’il peut arriver qu’on prépare le public à un mauvais spectacle, et c’est comme si on l’excusait d’être mauvais. Les bons spectacles de Robert Lepage n’ont pas besoin de médiation, ni avant ni après, pour que tout le monde les adore. Pourquoi ? Parce qu’il a développé des stratégies d’accessibilité et de modernisme. Avec un public d’ados, c’est comme si on jouait dans une brasserie à Mont-Laurier. Ils n’ont jamais vu de théâtre, alors il ne faut pas arriver avec du postmodernisme d’avant-garde sur la scène. Et il y a des retouches à faire quand on sent que ça ne passe pas, surtout en théâtre jeunesse. Mais ce n’est jamais le public qui est coupable. »

Les réserves qui habitent David Paquet à l’égard de la médiation sont d’un autre ordre : « Je ne sais pas si elle est nécessaire. Ça dépend de qui fait la médiation culturelle. Quand les artistes y vont eux-mêmes, c’est différent d’une situation où un·e professeur·e prend un cahier pédagogique, essaie de coincer une représentation théâtrale dans son programme et entend s’en servir pour parler de points spécifiques et donner un examen à ses élèves. L’art, pour moi, c’est, entre autres, offrir un monde où ressentir est plus important que réussir, où l’humain prime sur le profit, au sens large du terme. L’intégrer dans un cheminement scolaire, qui s’inscrit sous le joug de l’excellence, de la performance, me met mal à l’aise… J’aime que l’art permette aux élèves de faire un pas de côté, de comprendre que le but, ici, n’est pas d’être le meilleur, mais d’être unique. »

Si les points de vue sur la médiation diffèrent, tous et toutes semblent s’entendre sur la vastitude des sujets et des esthétiques qu’il est possible de proposer aux jeunes. S’il existe des zones plus risquées dans ce domaine de la création, celles-ci incluraient peut-être l’abstraction débridée, comme le croit Claude Poissant, ou encore les émotions exacerbées, selon Louis-Dominique Lavigne, qui confesse aussi avoir cédé à l’attrait du racolage, puis s’en être mordu les doigts. David Paquet, pour sa part, reste vigilant quant à ne pas jouer de façon trop libérale avec les codes de la théâtralité. Par ailleurs, aux yeux des artistes interrogé·es, il y a des approches formelles auxquelles les nouvelles générations seraient particulièrement réceptives. Ce serait le cas des mises en scène composées de montage et d’ellipses, soutient Frédéric Cloutier, ou de celles qui abattent le quatrième mur, constate Claude Poissant. Bien sûr, les personnages dont l’âge reflète celui du public facilitent le processus d’identification, grand vecteur d’intérêt auprès de ce spectatorat.

Néanmoins, s’il est une règle cardinale que se fixe la plupart des artistes œuvrant auprès des adolescent·es, c’est celle de véhiculer, à travers leurs productions, un certain optimisme face au futur. « Une chose que je ne me permettrais pas du tout dans le théâtre pour ados, c’est le nihilisme total, précise David Paquet. L’adulte en moi choisit de se sentir responsable d’offrir de l’espoir. On a changé la fin du Poids des fourmis à cause de ça. Les jeunes se rebellaient et se faisaient câlisser en prison. Ce n’était pas très reluisant comme perspective d’avenir. » Parce que ces spectatrices et spectateurs sont avant tout des êtres humains, qui ont la vie devant eux.

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