Entrevues

Nicolas Gendron et Catherine Hughes : offrir une soupape aux gens seuls

Le phénomène Au creux de l’oreille suscite une telle demande, celles et ceux qui y participent, à un bout ou l’autre de la ligne téléphonique, y prennent tant de joie et de satisfaction que l’initiative pourrait bien connaître une vie après la crise. Ce projet, mis sur pied par Wajdi Mouawad à Paris, au Théâtre de la Colline qu’il dirige, a été importé au Québec par les comédiennes Marie-Josée Bastien et Linda Laplante, qui ont d’abord participé en tant que lectrices au projet français et ont été touchées par cette « expérience gratifiante ». Elles ont par la suite approché Marie-Hélène Gendreau, coordonnatrice artistique au Théâtre Périscope, avec l’idée de lancer une branche québécoise. Les Montréalais Nicolas Gendron et Catherine Hughes se sont joints à l’équipe de porteurs et de porteuses du mouvement, qui connaît un succès incroyable chez nous.

Guillaume Boucher

L’idée est survenue au début du confinement : offrir un moment de beauté aux personnes confinées, soit un extrait de texte littéraire, poétique ou théâtral, choisi et lu par un artiste au téléphone. Une action culturelle intime qui « répond à un besoin de contact, des gens rejoints comme des artistes ; c’est comme un mini-spectacle, mais avant tout une rencontre », explique Catherine Hughes, comédienne qui se prête elle-même à l’exercice au moins une fois par jour par pur plaisir. Nicolas Gendron, comédien (et par ailleurs conseiller artistique au Théâtre Denise-Pelletier), renchérit : « On ne le fait pas dans un esprit de performance, c’est la rencontre humaine qui prime. Autour du texte naît une discussion, cela suscite des échanges. Il y en a qui commentent pendant la lecture, qui rient de bon cœur, d’autres se taisent pour ne pas déranger… »

La demande explose

Si, au moment de la mise en place du projet, une cinquantaine d’artistes s’étaient inscrit·es comme lectrices et lecteurs, ce sont à présent plus de 280 interprètes qui répondent à une demande en croissance rapide : au moment de notre entretien, le mercredi 6 mai, déjà plus de 1600 auditrices et auditeurs s’étaient enregistrés pour réserver un rendez-vous téléphonique. Ainsi, le projet, qui devait se terminer le 3 mai, a été prolongé jusqu’au 23 mai. « Les demandes viennent de tous les codes régionaux du Québec, note Gendron, mais on en a reçu aussi d’Halifax, de la Colombie-Britannique. Des personnes vivent des situations difficiles, en CHSLD, ou comme soignants, ou dans la solitude, mais il y a aussi des fans de théâtre, de littérature qui s’inscrivent. »

César Ochoa

Catherine Hughes ajoute : « Ce sont beaucoup des gens seuls, c’est une belle expérience de leur apporter un certain soulagement. Par exemple, une femme en résidence pour personnes autonomes m’a raconté que son mari, qui souffre d’Alzheimer, vit dans une autre résidence, et leurs contacts sont réduits au minimum via sa tablette. Cet appel était comme une soupape pour elle dans son isolement. » Les lectures prévues de 15 minutes exigent de la flexibilité de la part des artistes. Nicolas Gendron raconte qu’une dame, qui n’avait lu toute sa vie que de façon utilitaire, s’est prise d’affection pour ce partage littéraire et ne voulait pas que ça s’arrête : « Finalement, ç’a duré une heure et demie ! » [Rires.] Des concordances magiques, entre un texte et la personne qui le reçoit, surviennent aussi par hasard : un texte de chanson qui correspond à un souvenir familial, une évocation du fleuve au bord duquel vit la personne…

L’équipe de supervision, qui doit assurer les jumelages et confirmer les rendez-vous la veille, de trois ou quatre personnes au début, est passée à une dizaine de bénévoles afin d’assurer un service de qualité ; en moyenne, 100 à 150 appels sont réalisés chaque jour. De ceux-là, Nicolas Gendron estime qu’environ « 60 % sont offerts à quelqu’un d’autre dont c’est l’anniversaire, ou qui n’a vu personne depuis des mois, ou qui aime l’opéra ou la poète Marie Uguay, par exemple ». Une plateforme de contribution volontaire a été mise en place à la demande des gens qui ont bénéficié des lectures et, si la crise devait perdurer, l’organisation regarderait du côté des subventions : « Pour le moment, on va honorer toutes les demandes jusqu’au 23 mai, mais avec l’annonce que les théâtres n’ouvriront pas de sitôt, c’est sûr qu’on réfléchit à la possibilité de rendre ça pérenne », conclut-il. Alors qu’à La Colline, à Paris, l’initiative se terminait le 7 mai, il se pourrait bien que la branche québécoise – sans compter la branche franco-ontarienne, qui s’est ajoutée depuis – poursuive sa trajectoire encore un moment, au grand bonheur de tous et chacune.

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