Critiques

Prologue au Roman de monsieur de Molière : La scène derrière l’écran

Même si l’œuvre de Mikhaïl Boulgakov que Louis-Dominique Lavigne a librement adaptée pour ce « laboratoire public de création » s’intitule « roman », on est vraiment ici au cœur de l’acte théâtral. Bien sûr, cet objet pour lequel on nous souhaite « bon spectacle » n’en est pas un. Il a été enregistré, il y a eu un montage des meilleurs passages, les visages sont filmés en gros plan et la captation mise en ligne vendredi reste la même lundi… Quant à la salle où Madeleine Béjart et Molière se poursuivent en riant, c’est bien celle du Théâtre du Nouveau Monde, mais nous n’y sommes pas assis·es.

Yves Renaud

Pourtant, ces coulisses que la caméra nous invite à parcourir, les séances de maquillage ou les essayages, les discussions avec l’équipe de conception, avec les acteurs, les actrices et la musicienne, les répétitions, toute cette mise en place de la pièce en gestation représentent à la fois une stratégie de découverte et de reconstruction de la théâtralité. À l’écoute de leurs commentaires si pertinents, on ne sait plus si le maquilleur, le costumier, le créateur des éclairages et le scénographe contribuent à démystifier le produit théâtral ou au contraire à en exprimer la magie. Quant aux scènes qui s’insèrent comme des joyaux au sein de ce documentaire, ce sont bien des extraits de la pièce à venir que, maquillé·es et costumé·es, les interprètes « jouent » devant nous au son si prenant du violoncelle de Jorane.

Yves Renaud

C’est ainsi que nous assistons au premier acte de l’Illustre Théâtre et à l’amour naissant de Jean-Baptiste et de Madeleine, auxquels répond en écho leur dernière rencontre, à la leçon de « masque » que donne Scaramouche à celui qui n’est encore qu’un jeune comédien, à l’audience que celui-ci sollicite auprès de Louis XIV pour défendre Tartuffe, à l’épisode central sur le thème de la censure entre les deux auteurs (Boulgakov et Molière), à un intermède domestique entre Armande et son époux, à la trahison de la Du Parc qui quitte Molière pour Racine et, enfin, au récit que fait l’écrivain russe de l’enterrement à rabais du « grand homme de théâtre dont la France est si fière », selon le roi lui-même. Et puis vient le symbolique tableau final, une idée inspirée de la metteure en scène, Boulgakov regardant non la statue de Molière, mais ce qui a donné un sens à l’existence du dramaturge, ce qui représente l’essence du théâtre, le masque : « Voilà, il est là, le comédien du roi. » Primauté du texte, prééminence des dialogues, structure des scènes, montée de l’intensité dramatique : définie par un huis clos lumineux, cette répétition en forme de morceaux choisis finit par constituer une véritable œuvre théâtrale.

Accomplir son destin d’écrivain

Mais de qui est-elle, cette œuvre ? De Lavigne, qui l’a « composée » ? De Boulgakov, qui l’a écrite ? De Molière, qui l’a inspirée ? Son héros, par contre, doublement incarné dans la France monarchiste du 17e siècle et la Russie soviétique, c’est bien ce « résistant de l’intérieur », cet être de passion qui quitte la sécurité d’un emploi (maître tapissier du roi ou médecin) pour se consacrer à « l’écriture et au théâtre » et que Jean-François Casabonne qualifie avec justesse d’« anticorps » de la société. Ce courageux qui plie légèrement sous la censure, mais continue à rire des puissant·es et des hypocrites, qui s’incline devant le Roi Soleil, mais n’hésite pas à écrire directement au « cher camarade Staline », parce que, de tout temps, l’artiste a eu besoin du pouvoir, monarques protecteurs des arts, mécènes ou ministères publics.

Yves Renaud

En butte aux tracasseries de l’État soviétique naissant et à la jalousie de sa nouvelle intelligentsia, l’auteur du Roman théâtral a reconnu un semblable dans l’observateur perspicace des travers de son temps qu’était le dramaturge français. Il faut voir le Boulgakov de Jean-François Casabonne, intense et présent, dans son vieux costume usé, regarder avec une sorte de tendresse et d’inquiétude à travers ses petites lunettes rondes le Molière d’Éric Robidoux (à la perruque et au maquillage convaincants, mais à l’accent un peu infantilisant) pour comprendre la fraternité qui les unit : « La cause est perdue et Molière, condamné à se taire. Ainsi en est-il de moi. » et « Boulgakov est l’écho de Molière », commente son interprète. D’ailleurs, Lorraine Pintal ne les fait pas directement dialoguer. Assis côte à côte, ils agissent parallèlement, mais comme s’ils n’étaient qu’un. L’homme en costume moderne défraîchi et le comédien à perruque, l’un et l’autre à la vie si courte et si féconde, rejouent à eux deux l’histoire exaltante et éternellement contrariée des créateurs et créatrices.

Rêvons un peu : nous sommes quelque part à l’automne 2022. Mon écran s’est élargi à la dimension de la vaste scène du TNM. Le visage des interprètes s’est éloigné, mais autour de moi, je sens la présence attentive de mes semblables. Comédiens et comédiennes ont repris la vedette sur les tréteaux. D’autres tableaux sont venus enrichir cette vie de Molière selon Boulgakov. Mais comment oublier les artisan·es du spectacle reparti·es dans l’ombre des coulisses ?

Prologue au Roman de monsieur de Molière

Texte : Louis-Dominique Lavigne, d’après l’œuvre librement adaptée de Mikhail Boulgakov. Mise en scène et réalisation : Lorraine Pintal. Consultant à la scénographie : Pierre-Étienne Locas. Musique originale : Jorane. Costumes : Marc Senécal. Maquillages : Jacques-Lee Pelletier. Éclairages : Erwan Bernard. Coiffures : Sarah Tremblay. Coréalisation et montage : Robin Pineda Gould. Avec Jean-François Casabonne, Lyndz Dantiss, Karine Gonthier-Hyndman, Rachel Graton, Jean-Philippe Perras, Éric Robidoux, Mylène St-Sauveur et Philippe Thibault-Denis. Une production du TNM disponible en webdiffusion jusqu’au 7 mars.

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