Un an déjà que notre monde a basculé de façon aussi soudaine qu’inéluctable. La pandémie, la crise sanitaire, l’arrêt des arts du spectacle s’installent dans la durée, et ce, sur la planète entière. Cette période où, dans un grand nombre de pays, l’activité artistique est suspendue, constitue un moment historique dont on n’a pas fini d’analyser les conséquences. J’écris ces lignes au début de février et, malgré les allégements consentis par le gouvernement québécois, la promesse d’un retour à une certaine normalité a, du moins dans les grands centres urbains, les allures d’un mirage aux oasis inatteignables…

Un an après, qu’est-ce qui a changé de façon irrémédiable, quel sera le théâtre de demain ? Qu’avons-nous perdu, et avons-nous gagné quelque chose ? Des pistes de réflexion vous sont proposées dans ce numéro. D’ores et déjà, on le constate : on ne reviendra pas en arrière, il faut envisager de se faire à cette nouvelle réalité précaire, incertaine, inquiétante avec ses airs de science-fiction. Nombre de créatrices et de créateurs n’ont eu d’autre choix que de s’adapter, de s’organiser autrement pour continuer à travailler, mais comment créer une œuvre sans l’objectif de la partager, sans voir le jour où les salles rouvriront ?

La diffusion numérique trace des voies innovantes, mais montre ses limites, exige l’apprentissage d’un langage, d’un dialogue avec la caméra, avec l’écran, qui n’est pas l’art vivant. Si le web assure une plus grande accessibilité aux créations, à la culture d’ici et d’ailleurs, tout en jouant un rôle de conservation, la pression continuelle liée à la nécessité de se réinventer pèse sur les artistes et peut parfois les amener à oublier les origines de leur passion, sa raison d’être. Il faut rappeler avec insistance l’importance du lien, de l’échange avec les publics, ces rencontres nourrissant nos esprits et nos cœurs par la puissance des sentiments et des réflexions qui en découlent.

De mes lectures récentes, je retiens cette définition donnée par l’homme de théâtre Yves Sioui Durand : « Le théâtre, parce qu’on le vit en assemblée, propose l’expérience d’une conscience partagée de ce qui nous fait humain par la célébration de la tentative, au-delà de toutes les peurs, de tout infantilisme, de la rencontre de l’homme et de l’univers. Le théâtre est une intrusion, celle d’une surréalité, celle de l’imaginaire au sein du réel, magnifiant le réel par la puissance du jeu devant la mort. Il est l’expression de la survie, d’une vie qui ose rire devant la mort1. » Aujourd’hui, 7 février, le Québec franchit le cap des 10 000 décès dus à la COVID. Mais la mort n’aura pas (ne peut pas avoir) le dernier mot. En témoignent les artistes qui manifestent devant la Place des Arts en ce dimanche d’hiver…

Le vaccin, espoir ou autre mirage ? Il est arrivé, mais il n’arrive plus ou pas assez vite. Le public du théâtre, de la danse, du cirque se compose de jeunes, mais aussi de beaucoup de gens d’un certain âge, notamment des femmes retraitées : reviendront-elles, se risqueront-elles à revenir dans les salles avant d’être vaccinées ? Nous imposera-t-on, comme on en discute en France, un « passeport vaccinal » pour accéder aux lieux de diffusion culturelle ? Le retour « à la normale » serait-il devenu un rêve inaccessible, une chimère ?

Comme l’explique Philippe Mangerel en introduction du dossier « Chimères et autres bêtes de scène », qu’il a codirigé avec Sophie Pouliot, l’idée de départ était d’aborder la figure du monstre. Celle-ci s’est révélée si multiple que la chimère, changeante et séduisante, a pris l’avant-scène. Le vrai monstre, ce coronavirus qui nous force à tout repenser, est-il une bête qu’on peut apprivoiser ? Espérons que les défis des nouveaux apprentissages et de la cohabitation, comme artistes et comme êtres humains, nous amènent à reconsidérer ce que l’on peut et veut faire de ces temps incertains, car plusieurs combats, en cours avant la pandémie, demandent toujours des actions, des changements, de la volonté…

1 Yves Sioui Durand, « Y a-t-il un nouveau monde pour les Amérindiens ? », texte de 2009 repris dans Okihoüey atisken / L’esprit des os. Écrits théoriques, poétiques et polémiques, Québec, Les Presses de l’Université Laval, 2020, p. 99.

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