Catégorie : Entracte

EntracteCatherine Côté-Moisescu

 

De l’utilité du confinement

Raymond Bertin

Nous nageons en pleines tragédies. Au pluriel, car elles se déclinent à l’échelle planétaire et unissent les humains de partout en un même combat. Une lutte pour la vie, pour la préserver, et pour qu’on puisse retrouver dans les meilleurs délais un quotidien libéré de l’anxiété et de la peur. En attendant, le théâtre et les arts du spectacle vivant sont en pause. Plusieurs artistes s’expriment sur les réseaux sociaux, mais se font plus rares ailleurs. Des 40 de tous horizons, toutes tendances et générations à qui j’ai offert ce nouvel espace d’expression que j’ai eu envie d’intituler Entracte, plusieurs m’ont répondu ne pas avoir envie de prendre la parole en ce moment, pour diverses raisons : soit parce qu’il y a déjà trop d’états d’âme qui s’étalent dans les réseaux sociaux et ailleurs, et qu’on ne veut pas en rajouter, que la réalité sanitaire dramatique mérite qu’on se tienne un peu en retrait, soit parce que sa situation individuelle est trop pleine d’incertitude quant à l’avenir.

L’autrice et comédienne Evelyne de la Chenelière m’a écrit, en date du 16 avril, nommant un état d’esprit et un sentiment qui, me semble-t-il, sont partagés par plusieurs : « Je salue l’inventivité qui permet d’investir autrement les tribunes pour garder bien vivant l’art vivant en ces jours de confinement. / Pourtant, j’éprouve le besoin de vivre ces jours dans un espace en marge de la volonté et de la visibilité, le besoin de résister au désir d’apparaître ou de prendre la parole, pour sonder ce que cette suspension peut m’apprendre. / Je vis donc le confinement dans la contemplation, le silence et, parfois, l’écriture, mais sans jamais chercher à produire, ni même à tirer profit de ces heures de liberté. Car, oui, paradoxalement, je crois que le contexte actuel peut nous rapprocher d’une liberté qui nous est étrangère habituellement, la liberté de ne pas nourrir un système de production de plus en plus exigeant. Comment se fait-il que, pour la majorité des artistes, le sentiment d’exister passe exclusivement par l’apparition publique ? N’est-il pas important et précieux, comme artiste, de se sentir bien vivant dans le retrait, invisible, dans le silence de la préparation d’une œuvre, dans la fabrication lente et solitaire d’un objet ? Ce sont ces questions qui m’animent depuis longtemps déjà, et qui s’imposent encore plus fortement à moi dans cette crise. »

Pour cela, elle choisit de se taire. D’autres ont eu envie de relever le défi et de jouer le jeu. Vous pourrez prendre connaissance de leurs contributions ici au cours des jours et des semaines à venir. Et si vous souhaitez vous-même, artiste de la scène, concepteur ou conceptrice, directeur ou directrice artistique, partager un morceau depuis votre confinement, quelle qu’en soit la forme, cet espace est pour vous.

En terminant, je soumets à votre réflexion ce poème de Pierre Morency, que j’avais affiché au mur de mon bureau il y a plusieurs années, et que j’ai retrouvé dans mes papiers en faisant le ménage, une activité fort utile et populaire actuellement. Il me semble que j’avais oublié plusieurs de ses judicieux conseils avec le temps.

Ah oui : Trom, à ne pas confondre avec le nom d’un président indigne de figurer ici.

 

Neuf moments dans la journée de Trom

Imaginez le premier monde en pressant l’orange du matin. / La couleur du jour est cadeau de la nuit. / Pour travailler léger, lancez votre esprit au-dessus des nuages, respirez trois fois, arpentez l’ensemble de votre domaine. / Un peu de musique assouplit le bois franc. / Tout est rythme là où un corps plonge dans le réel. / À midi pensez au nombre de secondes qu’il vous reste à vivre. / Quatre heures peut devenir un moment enflammé pour autant que vous restiez debout, narines au vent. / Il n’y a pas d’obscurité plus ouverte que celle où vous affrontez la dernière peur. / Quand arrive l’heure du loup, les vivants accueillent le fruit qu’ils ont conquis.

Pierre Morency, À l’heure du loup (Éditions du Boréal, 2002)