Née d’une mère égyptienne et d’un père belge, j’ai été formée comme comédienne à l’École supérieure du Théâtre national de Strasbourg. Après avoir joué à la la télévision et au théâtre, j’ai écrit et mis en scène le Gène de l’amour fou puis j’ai écrit l’Aire de Broca. Ces deux pièces ont été écrites à partir d’interviews. Depuis 2011, je travaille sur la création de J’entends les murs, qui sera présentée au Théâtre la Chapelle à l’occasion du Festival Artdanthé les 15, 16 et 17 novembre 2013.

Tout a commencé à Paris en 2007 avec G. C’était la fille d’une amie de ma tante qui avait perdu la vue du jour au lendemain à l’âge de 23 ans. À cette époque, j’avais moi-même perdu quelque chose et je m’interrogeais sur le fait que le corps avec lequel on vit depuis notre naissance puisse être endommagé. Quand nous nous sommes rencontrées, elle m’a parlé de sa vie d’avant et de sa vie maintenant qu’elle ne voyait plus et, à travers ça, de ce qu’elle avait «gagné». Elle avait rencontré quelqu’un et, pour la première fois, était tombée amoureuse «sans voir». Je l’ai écoutée me le décrire tout en volumes et en sonorités, et j’ai pensé: si aujourd’hui, quelqu’un m’attirait follement et que ce quelqu’un, je ne le voyais pas, qui serait-il? Qu’est-ce qui primerait dans mon désir? Qu’est-ce qui semble beau sous les doigts, avec les oreilles?

L’intensité de ce qu’elle m’a confié s’est déposée en moi, et j’ai tout de suite eu envie d’en faire quelque chose.

Arrivée à Montréal en janvier 2012, j’ai cherché à rencontrer des personnes aveugles qui, paradoxalement, avaient très envie d’être vues. J’ai rencontré B. (Pendant plusieurs mois, j’ai travaillé avec un interprète qui n’a pas pu poursuivre la création du spectacle et qui ne souhaite pas que je le nomme.), puis Maurice. Je les ai tout de suite aimés! Ils ont une grande expérience de la vie. Ils sont tous deux en couple avec une femme voyante et pères. Ils n’avaient jamais vu de spectacle de danse ni de théâtre, mais ils avaient le désir de me suivre dans cette aventure.

Je souhaitais qu’il y ait sur scène une ou plusieurs personnes voyantes, car c’est la juxtaposition des points de vue qui m’intéresse. J’ai proposé à Jody, une danseuse, de se joindre à l’équipe. Le fait qu’elle soit dans une recherche physique au quotidien me stimule beaucoup. Sa présence est très douce et agréable, elle a beaucoup d’écoute et un grand enthousiasme. Ces quatre qualités sont très importantes pour B. et Maurice, qui se fient uniquement à ce qu’ils perçoivent de l’intériorité des gens.

Le corps non codifié et pourquoi le mettre en scène

Je regarde Maurice et B. danser. Je les fais travailler et je suis fascinée. Il se dégage d’eux quelque chose sur lequel il m’est assez difficile de mettre des mots. Parce qu’ils ne voient pas, qu’ils n’ont pas appris de gestes par mimétisme, leurs mouvements sont singuliers et non régis par des codes. Il n’y a rien d’évident dans leur manière de bouger, car rien n’est reproduit ni attendu. C’est ce corps non codifié qui m’intéresse, car il me permet de prendre conscience du formatage du nôtre. Je leur dis que nous, les voyants, avons une idée préconçue de ce qui est sexy, gracieux ou vulgaire, que nous nous imitons les uns les autres, que nous nous inhibons aussi les uns les autres par notre regard. Mais ce n’est pas facile d’expliquer à des gens qui n’ont jamais vu à quel point leur présence est intense. Je suis en train de construire avec eux un spectacle très visuel et je le leur dis.

À un moment, je propose qu’ils travaillent une phrase chorégraphique. C’est un défi pour moi d’expliquer sans pouvoir montrer, seulement en les touchant ou en leur faisant toucher mon corps. On pourrait le refaire mille fois, ils sont de plus en plus précis mais, ultimement, ils le feront toujours à leur manière, ne pouvant pas m’imiter ! Puis je suggère qu’ils partent des mouvements qu’ils feraient spontanément pour qu’ils trouvent «leur danse». Ils me proposent un matériau «brut», qui est leur rythme intérieur, et, moi, je les fais reprendre, je les fais aller plus loin; nous construisons leur chorégraphie.

En décembre 2012, B. me téléphone et m’annonce qu’il ne veut plus faire partie du projet. Il me dit: «Qui a envie de voir des aveugles danser ou se toucher? Qu’est-ce que ça peut faire? Si c’est pour que les gens partent à rire.» L’inquiétude de B. est au cœur même des questions que cette création soulève. Le regard, ce dont on a l’air.

Je trouve très beaux les gestes qu’ils font sur eux-mêmes, pour voir s’ils sont bien comme il faut. Combien de fois par jour nous regardons-nous dans le miroir pour vérifier si nos vêtements sont bien mis, notre coiffure correcte, si on a l’air fatigué? Les aveugles passent leurs doigts sur eux pour «voir» comment ils sont. C’est tout ce vocabulaire de gestes que nous, voyants, n’utilisons pas qui m’intéresse et me fait voir le corps différemment. C’est comme si je redécouvrais la forme de la tête de B., tel que le ferait Giacometti en sculptant, quand je le vois l’envelopper de ses mains. Je lui explique qu’il se trompe, que ce sont des gestes d’une infinie délicatesse et que toutes les personnes qui sont venues assister au travail ont aimé sa danse. Puis il m’explique: «Je n’ai aucun moyen de me rendre compte de ce que je fais ou de ce dont j’ai l’air en dehors de ce que les gens peuvent dire et, aujourd’hui, j’ai besoin d’être rassuré.»

Je me repose cette question: comment serait le corps de l’homme si on ne se regardait pas les uns les autres?

Quelques semaines plus tard: je voudrais qu’ils voient Jody danser. Je me demande: est-ce que l’art de le danse peut être partagé avec des spectateurs aveugles? Peut-on toucher un mouvement, un rythme? Je lui propose de danser dans un «espace» très restreint, comme si elle était dans une boîte. Les garçons sont assis tout près d’elle, et elle se met en mouvement. Ils apposent leurs mains sur elle. C’est la première fois qu’ils «touchent» quelqu’un danser. B. me demande: «Est-ce que ça s’est vu sur mon visage que j’ai capoté?» Ce qui est intéressant, c’est qu’avec les mouvements de mains et de bras des garçons, ça devient, pour le spectateur, une danse à trois.

Jody donne ses impressions: elle n’est plus dans le souci de construire une image, un signe. Elle ne part pas non plus d’une émotion ou d’une humeur. Elle n’est que dans la sensation tactile qu’ils ressentent, leur laisse le temps de «voir» avec leurs doigts. Jody me dit qu’elle fait attention aux détails de ses mouvements, «car bouger peut devenir habituel pour un danseur; une main plate ou légèrement courbée, ce n’est pas la même chose».

L’écriture

J’ai interviewé un très grand nombre de personnes. D’abord des aveugles, puis j’ai ressenti le besoin de questionner des voyants sur «l’usage qu’ils font de leurs yeux». Je parle avec mes interprètes et je pars de ce qu’ils me confient pour écrire les textes du spectacle.

Après avoir interrogé une personne aveugle, j’ai toujours la sensation qu’elle a été très sincère, très honnête dans ses propos. Je fais part de cette impression à un homme que j’interviewe. Il réfléchit et m’explique ce qu’il en pense. Il a perdu la vue à 43 ans; il exerçait le métier d’avocat. Il avait l’habitude d’user de son charme, de son pouvoir de séduction, de son éloquence. Depuis qu’il a perdu la vue, il s’est découvert beaucoup plus sincère. Il me dit: «Quand tu ne vois pas et que tu discutes avec quelqu’un, tu ne vois pas les expressions de son visage. Depuis l’enfance, on prend l’habitude d’orienter notre discours en fonction de ce qu’on perçoit des réactions de l’autre. Avant, quand je voyais, je devenais plus mystérieux, plus charmeur, plus autoritaire ou léger en fonction de ce que je lisais sur le visage de mon interlocuteur, et c’est comme ça que, sans même en avoir vraiment conscience, je faisais évoluer mon discours. Tous les voyants font ça, sans même y penser, de manière instinctive. Tu vois le visage de l’autre se réjouir et tu t’enflammes dans ce que tu dis. En fonction des réactions de l’autre, on en vient à dire une chose plutôt qu’une autre. En devenant aveugle, je ne peux plus faire ça et, donc, spontanément, je reste plus proche de ce que je voulais dire au départ.»

Je réfléchis à nos codes de séduction, de présentation, au charme; comment perçoit-on celui-ci, avec quel sens? Toutes les personnes qui sont venues participer à une répétition m’ont confié qu’elles s’étaient senties à l’aise, sollicitées à un autre endroit de leur être en travaillant avec des personnes aveugles.

Le toucher

Maurice touche les mains et le visage de Jody. Sa manière de toucher est très minutieuse, c’est un toucher attentif, qui cherche des informations. C’est ce toucher que je voudrais donner à voir au spectateur. Je questionne Jody sur son ressenti: elle me dit que, dans leur toucher, rien n’est tenu pour acquis. Ça semble être la première fois. Les regarder toucher devient presque méditatif.

Je pense à cette phrase d’Artaud: «C’est par la peau que l’on fera entrer la métaphysique dans les esprits.» La peau et le toucher concernent tout le monde. Quand on est enfant, la vie entre en nous en grande partie par nos doigts. Maurice me dit: «Le toucher, c’est la base de l’humain.»

J’interviewe une femme aveugle qui me dit: «Pour savoir comment je suis, je me touche. Ça me permet de savoir où sont les yeux, le nez, et tout le reste. Mais ce à quoi mon corps ressemble à l’intérieur, ce n’est pas clair pour moi. Ce n’est pas facile de savoir de quoi ont l’air les poumons, les os. Je ne vois pas non plus le corps des autres. J’ai la peau noire, je le sais. Mais je n’ai aucune image de ce qu’est un Noir, une personne très âgée, une blonde. Quand on ne voit pas, on n’a pas de référence. Les corps que je connais, ce sont ceux que j’ai eu l’occasion de toucher. C’est un nombre de corps tout à fait limité. Celui de mes parents, de mes frères et sœurs, de mon mari et puis, ça s’arrête là. Je n’ai pas la possibilité de toucher les gens dans le métro ou dans la rue. Pareil pour les animaux. J’ai une idée d’un coq ou d’une pintade parce que je les ai touchés quand j’étais petite, mais quand on me parle d’une baleine, d’un lion ou d’une girafe, je n’ai aucune idée. Je ne sais pas ce qui fait la différence entre un gros chien et un bœuf.»

Par rapport à leur attention si particulière aux choses, un homme me parle de la faculté d’intériorisation facilitée par le handicap; il me dit: «Ne voyant pas le monde extérieur, on devient un expert de son monde intérieur.»

L’apparence

Nous travaillons beaucoup avec des vêtements, sur la manière dont ils nous transforment. J’aimerais comprendre ce que ça implique de ne pas voir et de vouloir donner une image de soi.

Un jour, il se passe quelque chose d’incroyable. J’interviewe une femme puis je la raccompagne en bas de chez elle où elle a rendez-vous avec une amie. Elle me dit: «Je ne sais pas si mon amie est arrivée». Je dis: «Elle ressemble à quoi?» Elle me répond: «Je ne sais pas.»

– Ben, tu m’as dit que vous étiez amies depuis sept ans?

– Oui.

– Vous êtes amies depuis sept ans et tu ne sais pas à quoi elle ressemble?

– Non.

– Tu ne sais pas quel âge elle a?

– Non. Dans la trentaine, je crois.

Elle me dit: «Les gens me demandent tout le temps comment je les imagine. Je ne les imagine pas. Jamais. Ça ne me vient même pas à l’esprit. La voix et ce que dit la personne me suffisent amplement. Je n’ai plus d’image de moi, ni de mon visage, tout s’est effacé. Quand j’avais 10 ans, je pouvais me voir dans le miroir, mais je ne voyais pas clairement mon visage. Je me souviens que je regardais un album photo, je pointais une photo et je disais: “Ça, c’est moi.” Je me reconnaissais à des repères, par exemple la couleur d’un habit.»

Je lis un article sur Romeo Castellucci. Il parle du fait qu’il crée des images qui interrogent l’image et évoque notre époque comme celle de «la boulimie de l’image». La possibilité de se faire beau. De pouvoir séduire, provoquer, de ne pas passer inaperçu. Réfléchir au fait de simplement pouvoir le faire.

B. dit: «Tous les vêtements de femme sont beaux parce que ce sont des vêtements de femme.» Je me souviens de ce livre édité chez Robert Laffont, le Dictionnaire du look (2009), qui était une encyclopédie des looks du XXIe siècle. Il y avait la catégorie des no look. Le livre avertissait que c’était ça le pire qui pouvait nous arriver: ressembler à Madame Tout-le-Monde, n’avoir l’air de rien ni de personne. Que reste-t-il de nous quand on n’est qu’odeurs, souffle, peau et intonations?

 

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