Vladimir – …Oui, mais Le Bic, c’est loin!
Estragon – Loin de qui?

Quand j’ai commencé dans ce métier (avec beaucoup de recommandations, mais si peu de linge!), j’avais pour viatique mon idéalisme naturel et une formation humaniste du XXe siècle. Je fais partie des derniers Mohicans du cours classique. J’étais persuadé que la démocratisation de toutes les formes d’art suivrait naturellement l’accès universel à l’éducation des années 60. Je croyais au triomphe du théâtre populaire, qu’il fallait sortir notre art des théâtres bourgeois (facile à Rimouski!), le porter là où il n’y en avait pas et attendre un peu, le temps que les générations éduquées de la Révolution tranquille exigent des musées, des théâtres, des bibliothèques et des centres culturels.

Toute ma vie, j’aurai assisté au déclin de cet idéalisme humaniste. La culture de masse occupe, pour l’heure, la plus grande partie du champ culturel, la marchandisation du monde est avérée, et la classe moyenne devenue majoritaire est, semble-t-il, constituée de consommateurs, de clients, de bénéficiaires. Là où passe la culture de masse, l’art ne repousse pas.

La fréquentation des salles à Montréal a peu augmenté depuis les années 60, malgré la multiplication jusqu’à l’absurde de l’offre et un productivisme débridé. Paradoxalement, c’est en région, grâce à l’implantation de quelques rares théâtres et à un réseau de circulation encore fragile, mais mieux structuré, que la fréquentation est en hausse. Oh! on est loin de la politique de circulation finnoise, les jeunes sont pénalisés par une trop rare mise en contact avec l’art professionnel, et l’enseignement de l’art dramatique par des profs de maths ou de géo est un véritable scandale.

Il reste que le changement de paradigme planétaire dans lequel nous sommes engagés affectera considérablement notre art, où que nous le pratiquions. Nous entrons dans une nouvelle ère, une transformation globale, comparable à celle qui fit passer l’espèce humaine du nomadisme à l’agriculture. La révolution numérique chamboule tous les modes de communication et les formes d’art qui lui sont associés. Nous devrons nous redéfinir sans trop savoir où cela nous mènera.

Mais alors, les Gens d’en bas? Nous avons fêté nos 40 ans le 2 juillet dernier. Nous avons survécu! Sans jamais nous être définis par rapport à Montréal. Au moment où, jeunes saltimbanques, nous sillonnions les routes du Québec avec nos créations collectives, nous tissions des liens avec des troupes de partout! Devenus compagnie, nous avons produit, coproduit, codiffusé à Québec, à Montréal, à Ottawa avec une bonne dizaine de compagnies, dont le Trident et le TNM. À l’exemple de Molière, nous prenons notre bien où il se trouve!

Le Théâtre les Gens d’en bas est le seul théâtre professionnel permanent à l’est de Québec. Cela nous confère à la fois une grande liberté et des responsabilités à l’avenant. Notre public premier va de Trois-Pistoles à Mont-Joli, 100 kilomètres de côte peuplée de 60 000 habitants, public où se côtoient lettrés, étudiants, professionnels et «gens ordinaires». En résidence au Théâtre du Bic, nous poursuivons trois missions.

La production d’œuvres exigeantes et contrastées pouvant rencontrer un large public, chose paradoxale et difficile. Des œuvres aux résonances actuelles, métaphysiques ou politiques. La création au premier plan. L’accueil, qui inclut la danse. Pour que le public ait accès à plus de productions de qualité, et que le théâtre de création ait l’occasion de circuler davantage au Québec. La démocratisation par l’animation et la production communautaire avec encadrement professionnel, programme s’adressant à la jeunesse en particulier.

À l’été 1989, le Théâtre du Bic voyait le jour. La Municipalité (maintenant Rimouski) en est propriétaire, mais la gestion de la bâtisse nous est confiée. Nous avons depuis lors une structure permanente: une petite équipe de cinq passionnés. Nous avons développé un travail d’accompagnement des auteurs en résidence, des laboratoires, des lectures publiques, et nous sommes partenaires depuis l’an dernier d’une école rurale. Ce travail de fond avec la communauté fait que nous assumons un rôle à la fois culturel et social. C’est notre anima depuis la fondation ! Nos responsabilités premières sont d’abord tournées vers les auteurs, pierre angulaire de la création. Et bien que nous soyons présents sur la scène nationale par la tournée et l’implication associative, notre engagement principal est dans la communauté, où nous œuvrons avec des institutions, des écoles, des groupes artistiques, voire la Fabrique du Bic.

Il existe une vie culturelle (parfois étonnante, souvent anémique) hors Montréal et un formidable espace de liberté. J’évolue, bien que je le fréquente, en dehors du beau milieu qui, en métropole, devient souvent sa propre référence. Rimouski est une ville moderne, dynamique: j’y côtoie des citoyens de toutes professions et je peux pratiquer mon artisanat tous azimuts!

La direction artistique, c’est un désir et une volonté affirmée, et c’est un dialogue: avec le public, les artisans, la communauté. C’est aussi le rôle solitaire de choisir, entre des dizaines de manuscrits, celui pour lequel on éprouve un véritable coup de foudre, à condition qu’il ne contienne pas beaucoup de personnages (budget oblige!) et qu’il puisse rejoindre entre 2 000 et 6 000 spectateurs. Je crois à ce qui apparaît soudain entre les lignes, à l’invisible, à la lumière qui surgit de la faille. J’estime que nous ne devons pas laisser nos contemporains démunis devant les gouffres que nous dévoilons. Je crois en l’être humain, en ses possibilités, à sa transformation. Je veux créer un dialogue avec un spectateur, qui est d’abord un citoyen. J’exècre le cynisme, le misérabilisme, le sentimentalisme, l’émotivité. Je ne suis pas un professeur de désespoir. Le théâtre qui m’émeut, me bouleverse, me remet en question, c’est celui où mon désir de vivre est plus fort à la fin de la soirée. L’art doit inspirer!

La direction artistique, c’est parfois l’audace absolue, quitte à s’y briser les ailes ; c’est quelquefois le compromis honorable qui renfloue la caisse (c’est aussi notre responsabilité).

Le Théâtre du Bic, sans abonnés, sans les rituelles trois à cinq productions (en saison dite «régulière»), produit, tourne, accueille, reçoit en résidence, accompagne des auteurs et monte des fresques communautaires (participants de 12 à 75 ans) ou encore anime des ateliers scolaires. Le seul élément fixe, c’est la production estivale en saison «irrégulière». C’est un centre dramatique que nous bâtissons avec une trop modeste équipe. La diversité de notre pratique en même temps que la réponse à des besoins de la communauté donne du sens à l’expression «service public». Et c’est très bien ainsi.

Les travaux communautaires nécessitent jusqu’à 250 heures de répétition pour une dizaine de représentations. L’une des productions, la Nuit des tisons gros comme des grêlons, de Denis LeBlond, a été donnée devant plus de 5 000 spectateurs. Plus récemment, Thérèse et Pierrette de Michel Tremblay et le Long de la Principale (adapté pour 25 interprètes) de Steve Laplante ont constitué de très heureux moments de théâtre et de rencontre avec le public. Le théâtre doit s’ancrer dans une réalité.

La parole des auteurs que j’accompagne et met en scène témoigne d’un état des lieux de la ruralité et de l’urbanité hors des grands centres, et porte avec elle un peu d’un Québec en voie de disparition et dont on essaie de sauver des lambeaux de sens (à l’exemple du cinéma de Bernard Émond). Cette expression de la ruralité postmoderne est celle qui nous engage pour demain. Notre désir est de lui fournir des lieux pour être entendue. Nous avons accompagné dans ce travail Cédric Landry (Pierre-Luc à Isaac à Jos, Raphaël à Ti-Jean), Sébastien Thériault (Sur la route de David), et nous jouons cet été À tu et à toi d’Isabelle Hubert.

Malgré les raisons de se réjouir, nous sommes au cœur de la crise que traverse le théâtre québécois (et occidental). Public vieillissant, spectacles de masse (aux prix d’entrée très bas) et 35 ans et moins qui ne se bousculent pas au portillon ! En été (bien que nous soyons le lieu du miracle avec des saisons de 6 000 entrées), la fréquentation globale a diminué depuis dix ans. Les maisons d’enseignement ne sont pas des alliés naturels, et le soutien public stagne. Le sentiment d’avoir toujours à recommencer est parfois très pesant. Et y en a marre des spectacles-bénéfices!

Le retard considérable qu’a pris notre milieu pour procéder à des réformes en profondeur le rattrape. Il est loin le jour où Raymond Cloutier, qui posait les bonnes questions, fut hué par des pairs en assemblée générale. L’heure arrive où le corporatisme, le productivisme et la rétention des ressources par les plus anciennes compagnies devront être interrogés. Les États généraux ont été une belle occasion manquée. « On veut plus d’argent pour tous!», ça fait pas une politique culturelle forte ! Avec d’autres, j’avais pressenti cet échec: «Le risque existe de produire une accumulation de revendications corporatistes, au demeurant légitimes, mais qui auraient pour conséquence de mettre en péril le fragile équilibre écologique théâtral et, surtout, de ne pas prendre en compte l’intérêt général et nos responsabilités respectives.» (Eudore Belzile, «Partage, collectivité et enfants de chienne», communication lors de la journée d’ouverture des États généraux 2007).

Le théâtre québécois a besoin d’un grand coup de balai pour, entre autres: ouvrir nos théâtres aux compagnies et artistes sans feu ni lieu; diversifier nos pratiques, nos méthodes de travail, augmenter le nombre des représentations ; faire circuler bien davantage et bien plus loin le théâtre sur le territoire national, surtout le théâtre jeunesse; revoir l’enseignement de l’art dramatique à l’école; favoriser la venue d’artistes dans les régions pour l’enseignement, la médiation; voir à la fermeture de quelques écoles de théâtre publiques (plus nombreuses qu’en France!), qui forment un trop grand nombre de serveurs aux tables!

Les théâtres régionaux sont au cœur de ces problématiques. Par exemple, les successions, qui posent de vrais problèmes éthiques, ont commencé à s’opérer sans trop de heurts, semble-t-il, à Sherbrooke, à Rouyn-Noranda et… au Bic. Benoît Vaillancourt, mon alter ego, un bâtisseur à qui le théâtre québécois est redevable de son engagement indéfectible dans la circulation du théâtre de création et de la danse, qui a multiplié les accueils et les partenariats, et qui allait à Montréal si Montréal n’allait pas à lui, a pris sa retraite en décembre dernier. Il a vu avec le CA et l’équipe du théâtre à planifier sa succession sur plus d’un an. Son départ nous permet ainsi, par les réflexions que nous avons dû entreprendre, de procéder à un aggiornamento, une rénovation de ce qui nous anime depuis 20 ans, et une nouvelle génération partage désormais la garde.

Ces réformes inévitables et ces transformations majeures qui nous attendent doivent être entreprises en ne perdant pas de vue nos responsabilités envers le public, d’où qu’il soit. C’est souvent le grand oublié. Nous touchons de l’argent public : nous devons assumer nos responsabilités. Opposer, sans nuances, le divertissement à l’art est une bêtise. Le rêve de Jean Vilar d’un théâtre élitaire pour tous est possible. Je l’ai vécu parfois.

La transmission est la ligne de force qui traverse notre travail depuis plus de 20 ans et elle a donné des fruits abondants. La génération des trentenaires est très talentueuse dans la région rimouskoise : de jeunes artistes qui ont choisi d’exercer leur talent ici, alors que la génération qui nous a suivis est partie. Nombreux sont ceux qui, établis à Montréal ou à Québec, ont fait leurs premiers pas dans nos spectacles communautaires, à l’exemple de Dominic Thibault, scénographe, de Cédric Landry, auteur, ou de Patrick Belzile, directeur technique. Nous soutenons le travail de la conceptrice de costumes Geneviève Pelletier (maintenant notre directrice technique) et ceux de Sébastien Thériault, musicien et compositeur, d’Alexi Rioux, jeune concepteur sonore, fils d’André, notre éclairagiste depuis 1990. Le même André Rioux, autodidacte, qui a fait ses débuts à notre premier spectacle communautaire et qui signe de nombreux éclairages en métropole. Stéphanie Therriault, nouvelle responsable de l’accueil, tenait notre vestiaire à 14 ans.

Pendant longtemps, les acteurs ont joué pour manger. Il fallait bien plaire au public. Les Molière et Shakespeare n’avaient pas peur de ça : c’était pour eux une nécessité. Retrouvons un peu de modestie et n’oublions jamais que ce que nous proposons au public, peu importe sa forme, doit être vrai. C’est pour ça qu’il vient dans nos théâtres, qu’il le sache ou non. Quand ça se passe, le public est le même au Bic qu’à Montréal. Il n’y a plus ni centre ni périphérie. Et la grâce et le salut arrivent de partout !

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