Huit Québécois ayant ressenti l’irrépressible appel de Berlin ont accepté de nous expliquer pourquoi ils aiment tant la capitale allemande. Ils ont entre 20 et 50 ans, sont comédiens, auteurs, metteurs en scène ou étudiants. Il n’est pas question ici de tourisme : leurs parcours ont été radicalement transformés par Berlin. En complément, nous avons demandé au traducteur allemand Frank Weigand ce qui, selon lui, fascine tant les créateurs d’ici dans la pratique théâtrale berlinoise.

Longtemps, quand je pensais à Berlin, je pensais à Cabaret, la comédie musicale de John Kander et Fred Ebb. Depuis que j’ai vu le film qu’en a tiré Bob Fosse, je suis captivé par l’existence de ce monde parallèle, souterrain, flamboyant, cet espace de résistance, cette scène où, alors que dehors le nazisme fait rage, tous les interdits sont transgressés, cultivés, célébrés. Voilà qui résume assez bien, aussi, ce que j’estime être l’une des fonctions cruciales du théâtre.

En posant les pieds à Berlin pour la première fois en avril 2013, j’ai réalisé que la ville ne battait pas seulement au rythme de son passé. Bien entendu, l’histoire est partout, inscrite à chaque coin de rue, sur les pierres des monuments et les murs des bunkers, mais les Berlinois – à tout le moins ceux que j’ai eu la chance de rencontrer – vivent incontestablement au présent.

De retour à Montréal, encore tout habité par la ferveur créatrice de Berlin, par sa débauche de théâtre, de parcs, de musées et de bars, j’ai décidé de consacrer à cette ville magnétique un dossier dans Jeu. Bien plus que de l’état actuel du théâtre berlinois, j’avais envie d’entendre des créateurs québécois m’expliquer pourquoi Berlin les séduisait autant. Je voulais voir la ville par leurs yeux, dans leurs mots et leurs photos.

Des lettres d’amour

En réponse à mes invitations, de magnifiques lettres d’amour sont apparues. On y lit l’admiration, le désir, la surprise et la séduction. Ils sont nombreux à souhaiter, à mots plus ou moins couverts, que Montréal ressemble davantage à Berlin, mais il y en a aussi quelques-uns, ceux qui fréquentent la ville depuis plus longtemps, qui osent lui faire quelques reproches.

Daniel Brière et Evelyne de la Chenelière ouvrent le bal avec une émouvante conversation téléphonique intercontinentale, une nouvelle mouture du dialogue qu’ils ont écrit pour Berlin appelle, une soirée qui s’est tenue au Goethe-Institut Montréal les 6 et 7 septembre 2013. Suit un texte de Frank Weigand, seul point de vue allemand du dossier. Le traducteur d’Étienne Lepage, de David Paquet et de Sarah Berthiaume, à même de prendre un certain recul, établit de fort éclairantes comparaisons entre le Québec et l’Allemagne.

Catherine De Léan nous raconte ses errances dans Berlin. Elle évoque le film qu’elle a tourné là-bas et son apprentissage de la langue allemande. Avalée par la ville, elle ne s’en plaint pas le moins du monde. Marie Brassard revient sur sa longue relation avec une ville qu’elle a habitée, où elle a aimé et créé, qu’elle a vue se transformer radicalement, mais qui ne cesse de l’inspirer. Martin Faucher nous fait entrer dans les théâtres de Berlin, nous donne à goûter la totale liberté des créateurs et parle du doute comme d’un fabuleux moteur.

Étudiante en scénographie à l’École nationale, Sarah Lachance revisite son douloureux, mais ô combien formateur séjour à Berlin. Marie-Lyne Rousse, qui est en train de rédiger à Berlin un mémoire de maîtrise sur la fonction de Dramaturg, va jusqu’à affirmer que la ville lui a « réappris à vivre ». Dans le même esprit, l’auteur Éric Noël fait le récit d’une année où il aura compris que le voyage n’est souvent qu’« une collision avec soi-même, violente et sans retour », mais surtout que les Berlinois ont la sagesse de ne pas réprimer ce désespoir dont on a si peur au Québec.

Merci

Je termine en remerciant le ministère des Affaires étrangères allemand de m’avoir si bien accueilli à Berlin en avril et en mai 2013. Puisse un jour le gouvernement canadien être aussi fier de la culture de son pays! Merci également à Manfred Stoffl et à Caroline Gagnon, du Goethe-Institut Montréal, et à Angela Konrad, professeure à l’UQAM. Finalement, merci à Thomas Ostermeier, Markus Öhrn et Jochen Sandig de m’avoir si chaleureusement reçu dans leurs extraordinaires lieux de création. Je ne suis pas près d’oublier cela.

 

Critique de théâtre, on peut également le lire dans Le Devoir et Lettres québécoises. Il a été rédacteur en chef et directeur de JEU de 2011 à 2017.

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