Le théâtre est en feu, et pendant que je me penche comme tant d’autres sur ses braises, je vois la source de la combustion. C’est nous, c’est moi. Je ne suis pas venu ici pour l’éteindre. Je suis venu comme je reviens chaque fois nourrir le feu de moi. Ce feu que je revois toujours comme pour la première fois est celui qui réchauffe et cuit et indique et luit. Celui qui raconte dans ses flammes des histoires d’étoiles. Un feu d’humains en feu. On ne peut ni ne doit empêcher personne de venir le nourrir. C’est un feu à ciel ouvert. C’est un all you can burn.

Mais comment maîtriser ce feu quand nous en sommes à la fois les pompiers et le combustible ? Car pendant que de plus en plus font avec de moins en moins, pendant que les œuvres ont surtout espoir de tourner sur elles-mêmes, pendant que le scolaire et le culturel peinent à se rencontrer, pendant que les institutions codiffusent et surproduisent, pendant que se multiplient à l’infini des structures administratives qui ne s’administrent qu’elles-mêmes faute de fonds, pendant qu’il y a de plus en plus de spectacles et de moins en moins de représentations, pendant que le répertoire québécois dort cordé et que partout on ne cherche que du bois vert sous-financé, le poêle, lui, se remplit de nouvelles bûches, et me voilà avec tant d’autres coincés, condamnés à étouffer dans la cheminée.

Je me définis comme un omnipraticien de la scène, une pieuvre théâtrale. Je mène une œuvre de l’idée au budget, de sa création à sa diffusion. Je suis moi-même une compagnie, prisonnier des structures de celle que j’ai dû mettre sur pied pour créer. Je m’octroie toutes les fonctions que je ne peux pas payer. Dix ans après ma sortie du Conservatoire de Montréal, une trentaine de productions théâtrales plus tard, je sens fort le brûlé.

En 2013, trois de mes œuvres (texte, mise en scène et production) ont tenu l’affiche au Canada, dont deux à Montréal dans deux théâtres distincts. Elles étaient bâties sur le modèle de la codiffusion, qui consiste en un partage des revenus de billetterie. La compagnie (le créateur-producteur) doit fournir l’argent pour la création de l’œuvre, donc la totalité de la « production », ainsi que payer pour sa codiffusion. Ce système, utilisé dans presque tous les théâtres, met énormément de pression sur le créateur-producteur (compagnie au projet). Il le force à mettre « sa production » devant « sa création », et donc à rarement se payer convenablement. Pourquoi ?

Parce que selon la mentalité actuelle, c’est sa parole, c’est donc à lui de porter à la fois l’œuvre et son risque. Mais pourquoi son salaire devrait-il dépendre du résultat de la billetterie ? Celui du placier, du concierge, du directeur administratif, celui du comptable, du directeur artistique, de l’agente de communications, celui du chef-son, etc. : aucun de ces salaires n’est en relation avec le résultat de l’œuvre sur laquelle ils travaillent. Et tant mieux ! Personne dans un théâtre ne devrait voir son salaire amputé parce qu’une production a moins rapporté à la billetterie. C’est un art public. Pourtant, l’artiste lui-même perpétue ce cycle dans lequel il s’enfonce. Coincé entre ses chapeaux de créateur et de producteur, pressé par l’offre qui dépasse largement la demande, il met lui-même la production devant la création. Le créateur-producteur programmé dans un théâtre doit se remettre au centre de sa création et s’octroyer avant toute considération de production un salaire minimum pour le travail accompli et celui qui reste à accomplir. Les théâtres ne peuvent plus accepter que des créateurs viennent s’y endetter.

Du même coup, les conseils des arts doivent faire confiance aux directions artistiques en place et soutenir les projets programmés. Offrons une partie de l’argent aux théâtres pour qu’ils puissent eux-mêmes assurer leur développement dramaturgique. L’artiste programmé dans un théâtre subventionné doit se payer pour se respecter, donnant ainsi de la valeur à son geste créatif, celui-là même qui fait que la structure autour de lui existe.

Le théâtre est d’abord un art de processus, de partage. Dans un monde immobilisé par la rapidité, dans un monde où l’action domine la réflexion, le théâtre est plus nécessaire que jamais. Le temps qu’il prend est à contre-courant. Il est essentiel et édifiant. Cet art repose sur l’humain. Il est donc inconcevable que celui qui est au départ de tout se retrouve à la fin sans le sou. Car le théâtre est en feu. Et c’est d’abord le créateur-producteur qui brûle en son milieu.

 

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