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Pour une approche plurielle de la formation théâtrale

Yves Jubinville et Martine Beaulne, professeurs à l’École supérieure de théâtre de l’UQÀM, réagissent au Rapport du Comité Formation professionnelle en théâtre du Conseil québécois du théâtre. Voici leur lettre, publiée dans son intégralité.

La question de la formation revient au devant de la scène à la faveur du rapport d’un comité formé par le Conseil québécois du théâtre (CQT) sur la formation professionnelle et présenté le 15 mai dernier au Théâtre La Licorne par la présidente de cet organisme, Dominique Leduc.

D’après les échos entendus depuis, le rapport n’a pas eu l’heur de plaire à beaucoup de monde et d’aucuns s’inquiètent déjà des suites qu’il pourrait avoir. Les uns craignent par-dessus tout que l’on s’empare des conclusions formulées par ce comité pour marginaliser certaines écoles (Lionel-Groulx, St-Hyacinthe, École supérieure de théâtre de l’UQAM). D’autres redoutent, à l’inverse, qu’à la suite des remous provoqués par ce rapport les réflexions du CQT soient ignorées, donnant raison à ceux qui voudraient enterrer à jamais ce débat.

À notre avis, ces deux scénarios seraient également malheureux. D’abord, parce que les conclusions et recommandations du rapport ne nous semblent pas justes et sont faussées par une analyse qui comporte d’importantes failles méthodologiques, pour ne pas parler des préjugés et des inexactitudes qui traversent le document. Donner suite aux recommandations du comité serait en ce sens non seulement mal avisé mais périlleux pour l’ensemble des acteurs concernés. Ensuite, parce que ce débat, qui revient périodiquement dans l’actualité depuis les années 80, recouvre des enjeux qui demeurent cruciaux pour le milieu, mais aussi, si on se place un peu en retrait, pour la pratique du théâtre au Québec.

Ce sont ces enjeux qui auraient dû être la priorité du groupe de travail sur la formation professionnelle. En lieu et place, celui-ci s’est contenté de reconduire un certain nombre de lieux communs en partant du constat général qu’un trop grand nombre de diplômés sont formés dans nos écoles par rapport à la capacité du « marché » à les absorber. Cette approche comptable a le mérite de la simplicité, comme le savent, de nos jours, certains politiciens opportunistes. S’il est vrai, en effet, que 75 ou 80 nouveaux diplômés en interprétation par année, c’est beaucoup – dans un contexte où le secteur gère depuis longtemps une décroissance planifiée qui plonge des tas de gens (pas seulement les acteurs) dans la précarité et fragilise des structures qui ont du mal à survivre à leurs fondateurs -, cela ne nous dit pas pour autant combien d’acteurs il nous faut et comment ceux-ci pourront satisfaire la Bête (le marché).

Est-ce 15, 26 ou 37 ? Peu importe la réponse, à vrai dire, si elle n’est pas motivée par une véritable analyse de la situation. Celle-ci devrait contenir des données statistiques fiables, couvrant une période de temps significative, et prendre en compte dans une perspective plus qualitative des parcours diversifiés de créateurs et de créatrices qui, au-delà des chiffres, sauront dire la valeur culturelle, artistique et sociale de la formation reçues dans nos écoles. En l’absence de ces éléments, le rapport actuel donne la fâcheuse impression de considérer les individus comme des « ressources » soumises aux lois de l’offre et de la demande.

On cherchera en vain dans ce rapport une véritable vision de la formation qui soutienne les prises de position du Comité, notamment dans ses choix des écoles les plus méritoires. Le plus cocasse, faute d’un autre terme pour le décrire, est à cet égard l’invocation à la notion d’« école d’art », que les rédacteurs du rapport revendiquent pour justifier leur préférences envers l’École nationale du théâtre du Canada et les deux Conservatoires d’art dramatique (Québec et Montréal).

Qu’est-ce qu’une école d’art ? Nul ne le sait même après avoir lu l’Annexe 1 du rapport, qui n’est rien de plus qu’une pétition de principes. Cette appellation mériterait à tout le moins un petit détour par l’histoire (si ce n’est pour dissiper la confusion qu’elle entretient avec celle de « théâtre d’art ») pour saisir les valeurs implicites que charrie cette notion. Mais tout autant que l’histoire, la discussion sur ce modèle suppose une observation fine du présent ainsi que la capacité à se projeter dans l’avenir. Quelle formation pour les acteurs de demain ? Non seulement y a-t-il, à ce chapitre, un impensé dans le rapport du Comité sur la formation du CQT, mais on se demande si les conclusions qu’il tire ne servent pas, tout compte fait, à prôner une forme de statu quo.

La question de la formation à venir des acteurs québécois est indissociable de la compréhension que chacun a de l’évolution des pratiques théâtrales elles-mêmes. Former pour quel théâtre ? On se doute bien que le Comité n’a pas ignoré ce problème, qui vient avec la difficulté de nommer la pluralité des pratiques et des formes qui caractérisent le théâtre (québécois) actuel et celles qui se dessinent à l’horizon (ici et ailleurs).  Si c’est le cas, le silence sur cette dimension est assurément troublant, d’autant qu’il laisse informulées des tas de questions qui y sont reliées. Le théâtre de demain exige-t-il la transmission de techniques et attitudes nouvelles ? Dans quel environnement culturel, politique, technologique et médiatique va-t-il se développer ? Enfin, si l’on croit que le modèle théâtral de la formation en interprétation demeure la base de toute discipline artistique faisant appel au jeu d’un acteur, comment faire en sorte que les savoirs issus de la tradition théâtrale continuent d’entretenir un dialogue fécond avec une scène en perpétuel devenir et qu’ils ne soient pas phagocytés par les autres médiums (télévision, cinéma, Internet, etc.) ?

À notre avis, la réalité plurielle des formes et des pratiques (qui va de pair avec une incertitude sur les limites du théâtre) devrait commander un réexamen sérieux des objectifs de la formation théâtrale et guider, s’il y a lieu, toute initiative visant à reconfigurer ce secteur d’activité. Les voies suggérées par le rapport du Comité du CQT ne vont pas dans cette direction. Au contraire, elles s’inscrivent dans la logique dominante de l’uniformisation et de la standardisation qui prévaut depuis plusieurs années, une logique qui a largement contribué à créer les conditions asphyxiantes dans lesquelles travaillent les artistes du théâtre.  

À cette enseigne, on ne s’étonne guère que les écoles qui trouvent grâce aux yeux du Comité soient dispensées de tout examen critique de leur programme. Là encore l’impression générale qui se dégage du rapport est celle d’un milieu qui s’isole sur son îlot culturel (en boudant les écoles sous l’autorité du ministère de l’Éducation), qui cultive soigneusement le mythe monastique de la formation théâtrale (soustrayant les élèves aux tentations du monde, surtout celles propagées par le savoir universitaire) et qui confond l’autonomie avec la volonté de décider seul de son sort.

Nous formulons, pour notre part, le souhait que ce débat sur la formation théâtrale (y compris en écriture, en scénographie et en production) se poursuive en prenant en compte une réalité plus large, en mettant à profit une diversité d’intervenants et d’expertises, mais surtout en prenant appui, au préalable, sur une véritable enquête sur le terrain (confiée idéalement à un organisme de recherche indépendant) afin de procurer à tous les outils nécessaires à une saine réflexion.

Martine Beaulne et Yves Jubinville

 

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