J’ai voulu que le dossier de ce numéro donne un aperçu des manières souvent inventives dont les réseaux sociaux se sont introduits dans la représentation théâtrale québécoise au cours des dernières années. Le territoire me semblait assez vaste pour qu’il ne soit pas nécessaire de s’aventurer dans les enjeux périphériques. Or, parmi les questions connexes qui ne sont pas abordées dans le dossier, il y en a une qui m’intéresse au plus haut point, et c’est celle de l’impact des réseaux sociaux sur l’exercice de la critique de théâtre.

Au cours de la dernière décennie, Internet a permis une démocratisation considérable de la critique culturelle. Pour le meilleur et pour le pire, il faut le reconnaître. D’abord par l’avènement des blogues, accessibles à tous, du plus novice au plus chevronné, puis par la création de webzines, qui ne sont bien souvent que des blogues collectifs. Avec l’arrivée des agrégateurs de blogues, le phénomène a pris encore plus d’ampleur. Depuis que les réseaux sociaux ont le vent dans les voiles, tous les médias, petits et grands, traditionnels et novateurs, indépendants et oligarchiques, s’efforcent de s’y démarquer par tous les moyens.

C’est bien simple, pour un critique de théâtre, il est devenu impératif non seulement de retransmettre ses articles sur les réseaux sociaux, mais également de s’illustrer vite et brillamment, idéalement à l’entracte ou aussitôt sorti du théâtre, parfois même en cours de représentation, sur Facebook ou Twitter. On veut des statuts qui accrochent, des gazouillis qui captivent, des formules brèves et frappantes qui sont produites dans le temps de le dire. Pour traduire l’ambiance de la première, on recommande aussi fortement de transmettre quelques photos.

Soyons clairs : le libre accès à la critique, une réalité à laquelle les réseaux sociaux ont donné un élan prodigieux, a permis à plusieurs de se faire connaître, à des voix discordantes de se faire entendre, et même à certains de se tailler une place dans la profession. Pourtant, sans vouloir freiner le progrès ou faire preuve de technophobie, je continue de me demander si la critique de théâtre est assez coriace pour survivre à l’éparpillement actuel, cette cacophonie des opinions et des impressions, ce spectaculaire nivellement des points de vue cultivé par les réseaux sociaux. Quand le commentaire d’un metteur en scène (certes important) à propos d’un spectacle est plus partagé et discuté sur Facebook que la critique de ce même spectacle parue dans un grand quotidien, il y a lieu de s’interroger.

En septembre dernier, quand le gouvernement du Québec a annoncé qu’il investirait 110 millions de dollars pour assurer la transition du milieu culturel vers le numérique, ou encore que l’École nationale a dévoilé son entente avec Ubisoft, le géant des jeux vidéo, pour former des acteurs spécialisés en capture de mouvements, je dois avouer que j’ai sourcillé. Parfois, j’ai bien peur que cette passion dévorante pour le numérique finisse par nuire irrémédiablement aux arts vivants.

Mais il m’arrive aussi, les jours ensoleillés, de croire que les nouveaux canaux de communication, comme les réseaux sociaux, sont à même de ramener les gens au théâtre, que, de manière artistique ou promotionnelle mais toujours imaginative, ils sont en mesure de les intéresser, de les conquérir, de faire office de médiation, de se rendre à eux dans le confort de leur foyer pour mieux les en extraire. Après tout, on a le droit de rêver, non ?

 

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