Critiques

Into the Woods : Forêt magique

En 1986, Stephen Sondheim, véritable maitre de la comédie musicale états-unienne, a eu l’excellente idée de réunir dans une seule et même aventure les personnages de plusieurs contes des frères Grimm. Avec le librettiste James Lapine, le compositeur a savamment croisé les destins des héros du Petit Chaperon rouge, de Jack et le haricot magique, de Raiponce et de Cendrillon.

L’exercice, certes risqué, a été à juste titre couronné de succès : le spectacle mis en scène par Lapine a remporté le Tony de la meilleure composition, celui du meilleur livret et celui de la meilleure comédienne (Joanna Gleason), tout ça l’année où The Phantom of the Opera a presque tout raflé. Vingt-neuf ans et quelques recréations plus tard, voilà que le cinéaste états-unien Rob Marshall, à qui l’on doit notamment les adaptations filmiques de Chicago et Nine, porte Into the Woods au grand écran.

Le film produit par Disney n’est malheureusement pas fidèle à l’irrévérence de la comédie musicale. Il s’agit d’une version « pour toute la famille » de l’œuvre de Sondheim, une adaptation dans laquelle les relations entre le loup et le chaperon rouge, mais aussi le prince et la femme du boulanger, ont été rendues moins… explicites. Cela dit, le film n’est pas expurgé de toute violence ou de toute sexualité. Les plus attentifs, ceux qui s’intéressent à la psychanalyse des contes de fées, sauront apprécier les quelques significatives allusions aux pulsions irrépressibles des personnages.

S’il est une dimension de l’œuvre originale qui est franchement présente dans le film, outre bien entendu la musique sublime de Sondheim et son phrasé unique, c’est la finesse de l’intrigue, brillante imbrication des destins d’une vingtaine de personnages. Aux quatre coins d’une forêt magique, lieu de tous les possibles, les héros vont faire face à leurs plus grandes peurs, mettre leur courage à rude épreuve, identifier ce qu’ils « souhaitent » vraiment. En somme, sans le savoir, ils iront à la rencontre d’eux-mêmes.

Ce qui distingue le film, ce qui donne à ces histoires maintes fois rabâchées une nouvelle raison d’être, c’est sans contredit l’humour qui le traverse. Après tout, les personnages sont des archétypes, des hommes et des femmes taillés à l’emporte-pièce. Loin d’oblitérer cet aspect caricatural, le film octroie aux protagonistes suffisamment de recul sur eux-mêmes pour que le second degré soit de la partie. C’est un ton que Michel Tremblay a déjà exploité avec Les héros de mon enfance et sur lequel la télésérie Once Upon a Time, produite par ABC, table également.

Visuellement, le film est superbe, luxuriant sans être tape-à-l’œil. Les effets spéciaux sont dosés, le spectaculaire employé avec discernement. Dans le contexte, on serait presque tenté de parler de sobriété. Les 90 premières minutes sont un feu roulant de péripéties. Les 30 dernières minutes sont plus lentes, plus introspectives, mais elles sont cruciales parce qu’elles nous entrainent habilement au-delà de la traditionnelle fin heureuse.

La distribution est sans maillons faibles. En sorcière soucieuse de retrouver sa beauté d’antan, Meryl Streep est impeccable, perfide et émouvante. Vocalement, elle est bien plus convaincante que dans Mamma Mia! Chris Pine est désopilant en prince égocentrique, bien plus charmant que sincère envers Cendrillon. La scène où il rencontre le prince de Raiponce (Billy Magnussen) en est une d’anthologie, probablement le moment le plus drôle de tout le film. Dans la peau de Jack, le jeune Daniel Huttlestone (qui jouait Gavroche dans la récente adaptation filmique des Misérables) est remarquable. Lilla Crawford, qui incarne le Chaperon rouge, impressionne tout autant. La trop brève apparition de Johnny Depp en loup affamé et libidineux est, bien entendu, un ravissement.

Malgré les compromis qui ont été faits par les créateurs afin de répondre aux demandes de Disney, il reste que le film a été réalisé dans les règles de l’art et qu’il constitue une manière tout à fait honorable d’élargir le cercle des inconditionnels de l’œuvre colossale de Stephen Sondheim.

Into the Woods / Dans les bois

Un film de Rob Marshall. D’après la comédie musicale de Stephen Sondheim et James Lapine. Avec, entre autres, Meryl Streep, Emily Blunt, James Corden, Anna Kendrick, Chris Pine, Tracey Ullman, Christine Baranski et Johnny Depp. Une production Walt Disney Pictures à l’affiche dès le 25 décembre 2014.

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