Articles de la revue JEU 155 : Québec – Wallonie-Bruxelles

Entre Mons et Montréal : allers-retours

Du 17 au 27 septembre 2015 à Mons, la jeune création québécoise est à l’honneur lors de l’événement Ailleurs en Folie, présenté à la Maison Folie et imaginé par Jasmine Catudal. La provocatrice de rencontres improbables a créé cinq duos d’artistes, belgo-québécois ou québéco-belges, invités à réaliser ensemble une courte forme, d’abord présentée au OFFTA à Montréal en mai, puis à Mons en septembre.

Les auteures Sarah Berthiaume et Florence Minder, les comédiens, auteurs et metteurs en scène Emmanuel Schwartz et Salvatore Calcagno forment deux des cinq MixOFF. Des premières, lisez dans JEU 155 la correspondance sur la naissance d’une idée, et des seconds, voici une entrevue à propos d’un projet partagé.

Voyager dans l’imaginaire de l’autre

Emmanuel Schwartz est un créateur bien connu des scènes québécoises et de la francophonie. Salvatore Calcagno, artiste belge d’origine sicilienne, est venu à Montréal en février avec son premier spectacle, La Vecchia Vacca, présenté au Théâtre la Chapelle. Rencontrés par un glacial après-midi d’hiver, dans la chaleur ouatée du studio du photographe Mathieu Rivard, Schwartz et Calcagno ont discuté de leur projet commun. Dialogue à bâtons rompus… 

Ce qui les inspire

SALVATORE – On ne peut parler que des prémisses, dans le désordre, des choses qui nous ont inspirés… les idées, les fantasmes…

EMMANUEL – Un livre m’a particulièrement marqué : Demian de Hermann Hesse, où il exprime la formation de la psyché d’un garçon par ses réflexions intérieures et ses rêves. Ce qui m’a frappé, c’est l’impression du garçon d’être à l’extérieur, dès l’enfance, du monde bon et moral que ses parents ont érigé pour lui. Cette question de l’appartenance au monde moral m’intéresse beaucoup. Ensuite, il y a Anthony Anaxagorou, un poète anglais qui s’interroge sur ce qu’il peut faire avec sa poésie, comment elle peut avoir un sens et à quoi elle sert…

SALVATORE – Dans Le Portrait de Dorian Gray de Oscar Wilde, il y a un passage qui me fascine, quand la comédienne explique pourquoi elle n’est plus dans la réalité du théâtre, et le décalage qu’elle éprouve.

EMMANUEL – Ce qui me parle, c’est le changement de paradigme, comment une réalité acquise est subitement transformée. On n’est plus dans le même monde. Et ça dit comment on perçoit le monde.

SALVATORE – On a évoqué aussi cet état d’impuissance, de paresse qu’on peut connaître. Mais ce qui m’inspire avant tout, c’est Manu lui-même ! Ce qu’il est, ce qui résonne en moi quand il me parle, ce point de rencontre. C’est là-dessus que je voudrais travailler, sur cet état commun qui nous habite dans notre démarche. Le MixOFF, c’est ponctuel ; j’ai l’idée de travailler sur quelque chose de performatif, sur le travail du corps, avec la matière…

Ce qui les allume

EMMANUEL – Le lieu est très significatif : un conteneur dans le Quartier des spectacles ! Penser qu’on peut présenter quelque chose de tragique à l’intérieur d’une boîte posée sur une place faite pour célébrer les touristes… Ce paradoxe m’intéresse beaucoup. Qu’est-ce qui ferait que le paradigme serait complètement transformé lorsque le participant entre dans cette boîte ? On a évoqué la notion de participation du spectateur, celle de performance… Sans créer un espace fictif, comment fait-on pour dénuder la réalité ?

SALVATORE – Que garde-t-on de la réalité ? Je voudrais aussi poser la question de la mémoire corporelle, des traces sur le corps que laissent les douleurs, les souffrances. Comment le corps se modifie avec ce qu’on accumule, à force d’évoluer, de grandir.

EMMANUEL – Ce qui est clair dans ce projet, c’est que nous avons exclu la possibilité d’une fiction à texte. Même si ce n’est pas dans l’esprit de ce qu’on fait d’habitude, le résultat n’en sera pas moins précis ni l’idée aboutie. Nous sommes très libres de créer. C’est un luxe, de ne pas avoir à vendre le projet à un théâtre, aux diffuseurs.

SALVATORE – J’ai envie d’arriver avec des propositions, avec lui et moi en scène, qu’on ait des questions et des réponses, un travail qui dirait : je te donne, tu prends ça, et tu me donnes, je prends ça. Parce qu’au final, ce sera le fruit de notre rencontre.

EMMANUEL – On vient d’énumérer les bons côtés, mais il y a le danger d’une telle proposition, la prise de risque, le travail sans filet…

SALVATORE – Toutes ces conditions m’excitent : travailler avec Manu que je ne connais pas très bien, dans un conteneur à Montréal, faire une performance avec la participation du public… C’est tellement loin des conventions du théâtre…

Ce qui les rassemble

EMMANUEL – Nous sommes deux francophones de deux continents, ce qui nous donne un statut particulier, qui nous rassemble malgré nous. La mixité est pour moi au centre de nos identités, Salvatore est italo-belgo-franco et je ne sais plus quoi, et moi, je suis complètement mixte. Mais on a l’air de deux Allemands du début du siècle ! Quand Jasmine Catudal m’a parlé de Salvatore, elle m’a dit : « Toi, t’es un peu brouillon, tu lances des choses dans toutes les directions et tu regardes où ça va tomber. J’ai rencontré un jeune homme qui est à l’opposé de toi, tout ce qu’il met sur le plateau a sa mesure, son temps, sa durée, tout est partitionné, étudié. »

SALVATORE – Manu a une énergie très différente de la mienne : moi, je suis plus intérieur. Il faut travailler avec les oppositions, avec ce qui ne nous ressemble pas. Après, ce qui nous rassemble, on va le découvrir au fur et à mesure… Moi, je note, je note, j’ai besoin d’avoir des papiers.

EMMANUEL – Moi, des notes, je n’en prends jamais. J’ai une qualité d’attention très courte, si je me mets à écrire, je perds le fil.

Ce qui leur ressemble

SALVATORE – Nous sommes vite tombés d’accord pour ne pas fixer les choses tout de suite, et se laisser jusqu’au dernier moment pour réagir, modifier, changer. C’est une liberté que tout le monde n’aime pas prendre, mais nous la prenons, et les risques qui vont avec elle. Nous formons un duo totalement différent. Ce qui nous rassemble, c’est que nous nous laissons guider par notre âme tous les deux, par notre cœur… C’est ce que je ressens de la rencontre avec Manu : il ne calcule rien.

EMMANUEL – Cette sensibilité permet d’avancer à tâtons, de sentir qu’on va quelque part, de sentir les intuitions de l’autre. J’ai beaucoup travaillé en tandem ces dernières années, ce qui a été central dans mon envie de faire du théâtre. Je sens chez Salvatore une générosité pour me laisser aller au bout de ma logorrhée et mettre le point là où il le faut !

SALVATORE – Nous ne sommes pas si différents, nous partageons les mêmes inquiétudes. Qu’on vienne de Bruxelles, de Paris ou de Montréal, ce qui nous anime et nous préoccupe est la même chose. Bien sûr, oui, nos cultures sont différentes, et c’est cela qui va nourrir le projet.

EMMANUEL – Quel autre plaisir peut-on avoir dans la vie que celui de faire des rencontres, de voyager et de voir le monde ? Ce projet est la parfaite métaphore de tout ça…

SALVATORE – C’est une parenthèse, de petites vacances pour aller voyager dans l’imaginaire d’un autre.

 

Emmanuel Schwartz est comédien, auteur, metteur en scène, musicien et traducteur. Il a participé à bon nombre de spectacles, parmi lesquels Forêts et Littoral de Wajdi Mouawad, L’Éneide d’Olivier Kemeid, Caligula_remix de Marc Beaupré, Deux et Trois de Mani Soleymanlou. En tant qu’auteur, on lui doit Rapécédaire, Chroniques et Alfred. Metteur en scène et comédien, Salvatore Calcagno a présenté son premier spectacle, La Vecchia Vacca, à Bruxelles et en France, puis à Montréal, au Théâtre la Chapelle, en février dernier. Sa deuxième création, Le Garçon de la piscine, a été jouée à Bruxelles et à Paris en 2014.

 

À propos de

Rédactrice indépendante, membre de la rédaction de JEU de 2009 à 2019, rédactrice en chef de la publication Marionnettes, elle collabore avec diverses entreprises culturelles du grand Montréal.

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