Le comédien et traducteur David Laurin s’est entretenu avec le metteur en scène états-unien Richard Maxwell, directeur de la compagnie New York City Players, dont un récent spectacle, Isolde, sera présenté au Festival TransAmériques 2015.

Janvier 2010. En route pour New York, je reçois un appel de mon ami Frédéric Dubois, alors en ville pour le compte du Carrefour international de théâtre de Québec. « Quand est-ce que tu arrives ? J’aurais une pièce à t’envoyer voir ce soir. J’aimerais bien avoir ton avis. »

Quelques heures plus tard, j’entre au Performance Space 122, sans attente particulière. La pièce s’appelle Ads. Elle est présentée à l’occasion du Under the Radar Festival, un incontournable des programmateurs américains et européens. Sur scène, un panneau en fibre de verre. Lorsque la pièce commence, l’image d’une jeune femme y est projetée. Elle nous parle de ses croyances sur un ton plutôt monotone. Après 10 minutes, je commence à m’impatienter. Je veux une histoire, des acteurs, de l’action, des émotions. Après 20 minutes, je rage. Je finis par comprendre qu’on ne verra pas d’acteurs. Après 30 minutes, je tente de mettre au point une façon acrobatique mais subtile de sortir de la salle. En vain. Après 40 minutes, je prends la décision consciente de dormir. Et à mon réveil, je rage à nouveau.

À la sortie, je tente de capter le pouls des spectateurs. Ceux qui m’entourent parlent fort. Visiblement, les opinions sont polarisées. Personnellement, je suis encore en réaction contre ce que je viens de voir. J’ai besoin d’une bière, et ça presse. À l’extérieur, la représentante du Festival TransAmériques semble avoir grandement apprécié son expérience. Ça y est, je ne comprends plus rien à la vie. Alors que j’en étais à établir les bases de ma propre compagnie, ce spectacle allait s’inscrire dans mon parcours comme étant le symbole de ce que je voulais éviter de faire subir à un public.

Mars 2015. On m’apprend que Richard Maxwell, créateur de Ads et directeur artistique de la compagnie New York City Players, sera de passage à Montréal lors du prochain FTA – où on a déjà pu voir House en 2001 et Neutral Hero en 2011 – pour y présenter Isolde, qui raconte l’histoire d’une comédienne en perte de repères. Impossible de passer à côté de la chance que Jeu m’offre de m’entretenir avec lui. Après être passé à confesse concernant Ads – ce qui a semblé l’amuser énormément (ouf ! ) –, j’ai tenté d’en savoir plus sur son parcours.

D’où vous est venue l’idée de créer votre première compagnie de théâtre, le Cook County Theater, en 1992 ?

Richard Maxwell – Je faisais partie d’un groupe de jeunes acteurs extrêmement motivés. On avait envie de faire les choses à notre manière. On a commencé par louer un immense local dans un coin perdu de Chicago. C’était tellement grand qu’on pouvait y vivre. Les loyers étaient très abordables à cette époque. C’est sans doute ce qui a permis à la ville de donner naissance à autant de créateurs. On ne pensait pas que les gens se déplaceraient pour voir nos spectacles, mais ils ont étrangement commencé à le faire. Ce local était un terrain de jeu idéal pour de jeunes créateurs comme nous. À l’école, on nous répétait sans cesse que, sans conflit, il ne pouvait y avoir de théâtre. On a tout de suite voulu défier cette idée de façon radicale. Je n’arrêtais pas de répéter aux autres : « On pourrait se planter sur scène et ne rien faire. Je vous jure que les gens viendraient quand même ! » C’était une belle époque.

Maintenant que vous devez composer avec les attentes du public, est-ce possible d’être aussi libre dans votre travail ?

R. M. – L’expérience s’est raffinée au fil du temps. Je pousse ma démarche beaucoup plus loin. J’essaie toujours d’éviter de rester dans ma zone de confort. Le temps m’a appris qu’il était primordial de bâtir sa carrière sur des relations de travail solides. Par contre, quand vient le temps de créer une œuvre, je fais tout le contraire. Je dois me mettre en déséquilibre. Je ne crois pas que je ferais encore du théâtre si je m’étais contenté de la facilité.

C’est pour cette raison que vous vous êtes installé à New York ?

R. M. – J’avais 26 ans. Ma soeur y habitait depuis un moment. En allant la visiter, j’ai découvert le Wooster Group. Il y avait là une vitalité que je ne retrouvais pas à Chicago. À cette époque, les créateurs ne remettaient pas en question la forme de la représentation, comme je souhaitais le faire.

Avez-vous fondé la compagnie New York City Players dès votre arrivée ?

R. M. – Oui. Au départ, j’étais tout seul. Puis, j’ai créé le spectacle House, qui a mis New York City Players sur la carte. Je me suis entouré de gens avec qui je me sentais bien. J’aimais l’idée d’évoluer avec eux vers un objectif commun. 

Comment expliquer une reconnaissance internationale aussi rapide ?

R. M. – House est une pièce contemporaine, basée sur la mythologie ancienne, qui utilise des stéréotypes universels. Le succès de cette production vient beaucoup du travail des acteurs. Je leur demandais de ne jamais essayer de « prétendre », de simplement se contenter d’être leur personnage.

Comment fait-on pour trouver des acteurs quand on procède de cette façon ?

R. M. – J’aime beaucoup travailler avec des non-acteurs. Prenons Ads. (Rires.) Ce spectacle m’a permis d’auditionner beaucoup de gens à New York. Ouvrir des auditions, c’est aller à la rencontre de nouvelles personnes. Les acteurs qui ne font que répondre aux consignes sans jamais les remettre en question ne m’intéressent pas. J’aime que les acteurs soient intelligents, indépendants, curieux et ouverts. Qu’ils prennent une partie de la production sur leurs épaules. Ça fait 20 ans que je fais ce métier. J’ai fini par comprendre qu’il n’y avait pas de formule pour créer de bons spectacles. Mon seul objectif dans ce métier est de m’entourer de gens inspirants, qui me permettront d’évoluer comme artiste et comme être humain. 

Avez-vous déjà regretté votre décision d’engager des non-acteurs ?

R. M. – Oui ! (Rires.) Le risque est bien réel. Mais, à mon avis, c’est tout aussi risqué de faire appel à des acteurs qui ont une formation. 

Est-ce que votre direction d’acteurs a évolué au fil des ans ?

R. M. – Oui, car j’ai appris beaucoup sur l’être humain. J’ai beaucoup plus d’empathie aujourd’hui. Ma façon de parler aux acteurs a changé. Au lieu de leur dire : « Ne fais pas ça ! », je leur dis maintenant : « Essaye donc ça ! » J’essaie de créer un climat de travail positif et actif.

Où se positionne Isolde dans votre démarche ?

R. M. – Pour Isolde, je me suis entouré de quatre comédiens que je connais depuis longtemps. La familiarité exceptionnelle qui nous unit m’a permis de m’attarder sur les détails. En tant qu’auteur, j’ai également approfondi la psychologie des personnages. En abandonnant les archétypes, les relations entre mes personnages se sont ouvertes à de nouveaux horizons. Je répète souvent à mes acteurs d’être eux-mêmes. Pour Isolde, je voulais qu’ils se sentent libres de « prétendre ». La nouveauté est subtile, mais significative.

Est-ce que le fait de voyager à travers le monde vous inspire ?

R. M. – Voyager me procure un intense sentiment de liberté. C’est une sensation étrange. Je suis marié et j’ai deux enfants, mais quand je suis à l’étranger, c’est comme si tout ça n’existait plus. Ce sentiment de liberté s’immisce rapidement dans mon écriture. Je me mets à écouter du Steve Earle ou du Jimmy Webb. Ces musiciens comprennent tellement bien l’état de suspension que procure la route.

Selon vous, quelle place occupe la compagnie New York City Players dans le théâtre américain d’aujourd’hui ?

R. M. – La première place. C’est plutôt américain comme réponse, hein ? (Rires.)

Si vous n’aviez qu’un seul conseil à donner à un jeune directeur artistique, quel serait-il ?

R. M. – Il y a plusieurs raisons de faire du théâtre. Le théâtre n’est pas essentiel dans la vie. Des gens quittent le métier tous les jours. Je pense qu’il est important de se laisser la possibilité d’arrêter un jour ou l’autre.

J’y pense tous les jours. Est-ce que je suis sur la bonne voie ?

R. M. – (Rires.) Tout à fait !

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