L’expression, fort répandue, serait-elle devenue un remède à tous les maux de notre temps ? Le « vivre ensemble » n’est pourtant pas une notion qui va de soi. Ce néologisme, au goût du jour, à la fois progressiste et conservateur, ne fait-il pas l’affaire de tous ? Sa récurrence dans les discours publics nous a amenés à nous interroger sur sa signification.

Les termes de collectivité, de communauté, d’identité se complexifient dans notre monde changeant. La coexistence de multiples appartenances, la prolifération des particularismes au sein d’une république que l’on voudrait universelle, composée de sujets de droit, ne vont pas sans tensions de toutes sortes. Que propose le capitalisme face à l’échec des utopies communiste et socialiste ? Un monde où l’individualisme et la marchandisation de toutes les sphères de nos vies offrent peu d’horizons à nos besoins de solidarité contre l’adversité.

« Il semble que la critique du matérialisme passe par une recherche de nouvelles modalités de ce que Jean-Luc Nancy nomme ʺl’être-avecʺ et de ce que René Char appelait ʺla présence communeʺ », m’écrit Andréane Roy, que je remercie pour sa généreuse collaboration à l’élaboration de ce dossier, et pour sa grande perspicacité théorique. L’article qu’elle a rédigé évoque quelques spectacles contemporains qui nous rappellent la force utopique de la fiction face aux modèles dominants d’aujourd’hui. Ainsi avons-nous voulu, dans ces pages, rendre compte d’expériences scéniques mettant de l’avant la recherche de nouvelles valeurs communes, témoignages d’un élan vers l’autre, mais aussi de façons de faire innovantes, collectives, non hiérarchiques, au sein même des compagnies de création.

Quand le théâtre sort du cadre

En couverture de ce numéro 157 de Jeu, le magnifique travail du photographe Hugo B. Lefort met en valeur une qualité de transparence et la sensibilité à l’autre qui caractérisent les créations du duo complice, dans la vie comme en art, que forment Anaïs Barbeau-Lavalette et Émile Proulx-Cloutier. À travers le regard pénétrant de ces jeunes artistes s’affirme leur perméabilité aux êtres, souvent marginaux, qui vivent parmi nous sans qu’on leur accorde notre attention. Dans leur deuxième spectacle conjoint, Pôle Sud : documentaires scéniques, qui prendra l’affiche de l’Espace Libre en mai prochain, ils accueilleront avec respect, soin et bienveillance la parole sans affectation et la forte présence sur scène de gens du quartier Centre-Sud, qui nous révéleront des pans de leur intimité. Résultat d’une vaste recherche, ces portraits d’individus singuliers permettront au public de poser son regard sur une collectivité, celle du voisinage de ce théâtre.

Une expérience dont l’un des objectifs, rapprocher le théâtre de la cité, et vice versa, était partagé par Olivier Choinière, qui, pour sa dernière création, Polyglotte, a aussi fait monter sur scène des « voisins » du Théâtre Aux Écuries, immigrants ceux-là. L’auteur d’Ennemi public, spectacle intergénérationnel captivant, où un adolescent et une fillette évoluaient parmi les acteurs adultes, a le don de mettre ses contemporains devant un miroir grossissant, leur permettant de voir leurs propres défauts, qui peuvent nuire à un vivre ensemble harmonieux.

Spect’acteurs et auteurs invisibles

De plus en plus, le public, les spectateurs de théâtre ou de danse, quand ce ne sont pas carrément les passants, sont invités sur la scène, quelle qu’elle soit. Nayla Naoufal rend compte de nombreuses expériences chorégraphiques, des bals aux flash mobs, qui intègrent des non-danseurs. Déjà, le dernier volet de la trilogie Trois de Mani Soleymanlou créait une image imposante de diversité en mettant en scène 43 personnes, acteurs et non-acteurs. À la fin de ce spectacle, la quête de l’autre aboutissait à la rencontre avec un Amérindien, cet immigrant de l’intérieur, celui qui nous a devancés sur ce territoire mais pour qui nous avons si peu de considération.

Chargée de cours en sociologie, Astrid Tirel s’intéresse à la scène autochtone actuelle et montre quelques-unes des difficultés auxquelles Blancs et Autochtones doivent faire face s’ils souhaitent améliorer leur cohabitation, pour le moment méfiante et distante. Les codirecteurs du Théâtre du Futur, Olivier Morin et Guillaume Tremblay, abordent aussi la question amérindienne, entre autres sujets tabous, avec le sérieux et l’humour débridé qu’on leur connaît.

Pour sa part, Chloé Gagné Dion s’est penchée sur le résultat mitigé produit par le noble dispositif participatif mis en place par le metteur en scène allemand Thomas Ostermeier dans Un ennemi du peuple d’Ibsen, présenté au FTA 2013.

Des lectures qui, nous le souhaitons, susciteront votre intérêt et vous inspireront, car, à l’exception de ceux qui s’achètent des îles privées dans le Pacifique pour éviter ce genre de tracas, il nous faudra bien continuer de vivre ensemble, d’une façon ou d’une autre.

 

blank

À propos de

Journaliste dans le domaine culturel depuis 40 ans, Raymond Bertin a collaboré à divers médias à titre de critique de livres et de théâtre (Voir, Lurelu, Collections) et a été rédacteur pour plusieurs institutions du milieu. Membre de l’équipe de rédaction de Jeu depuis 2005, il en assume la rédaction en chef depuis 2017 et a porté, au fil des ans, son intérêt sur toutes les formes de théâtre d’ici et d’ailleurs. Il œuvre également comme enseignant à la formation continue dans un collège montréalais.

Un commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *