Nouvelles

Message québécois pour la Journée du Théâtre par Charles Bender

Kwe aweti’. Yiheh Onyawatenro’. Askenoni’ia’ies ! (Kou-é Awéti. Yi-heh On-ya-wa-tin-ro. Aské-non-ni-ïa-yes.)

Yo-ho mon ami. Entre dans cette demeure, viens te réchauffer au même feu qui a été allumé et nourri plusieurs semaines avant ton arrivée. Nous savions que tu ne nous oublierais pas, ta visite était espérée, attendue avec enthousiasme.

Je m’adresse à toi en m’inspirant de la verve reconnue des premiers habitants de ces territoires. Cette même verve qui scella des alliances sur les tétons de Tadoussac, sur les berges du fleuve à Pointe-à-Callière, qui t’invita à pagayer, côte à côte, sur cette grande rivière qui marche jusqu’au cœur de la grande tortue. Je m’adresse à toi en m’inspirant de ceux qui aimeraient, avec nous, habiter les scènes de cette province, siège de notre imaginaire collectif.

Je ne suis qu’un pauvre animal, je parle mais mes mots ne sont que des bruits qui prennent un sens parce que tu veux bien leur en donner. Je te demande humblement d’entendre ma supplique et de la laisser déciller tes yeux, faire résonner ton oreille, éclairer et réchauffer ton âme pour qu’elle soit disposée à se laisser séduire, ajuster les battements de ton cœur au même rythme que celui des acteurs et de ces autres visiteurs qui sont venus prendre place avec toi.

Nous sommes une nation d’orateurs sensibles, qui révèlent tes désirs et tes angoisses, qui voudraient t’offrir la chance, ne serait-ce que pour cet instant que nous partageons, de faire porter par notre parole toute la tristesse et la joie que tu pourrais avoir peine à exprimer.

Ce lieu que tu vois devant toi, ce proscénium, est une fenêtre que nous occupons, humblement, pour te dévoiler à toi-même. Nous n’avons pas l’audace de te dicter quoi que ce soit mais nous espérons te rendre une part d’âme que le combat que tu mènes, jour après jour, pour survivre dans un monde qui te déshumanise, te gruge un soupir à la fois.

Nous aimerions t’offrir le rire. Un rire qui résonnera dans ta tête et ton ventre. Qui te donnera chaud et ouvrira le visage de l’inconnu qui te côtoie.

Nous aimerions t’offrir la chance de verser de vraies larmes. Des larmes qui allégeront ton cœur et te rapprocheront de l’autre qui souffre aussi des mêmes tourments.

Toi, qui es ici avec nous tous ce soir, réalises-tu ta chance ? Réalises-tu à quel point ton geste est signifiant ? Tu es ici, maintenant. Les acteurs soufflent en coulisse, les mains moites, prêts à te révéler une part d’eux-mêmes, une part de toi-même. Tu es le témoin privilégié d’un moment unique qui ne se répétera jamais, sauf dans ta mémoire et celle de ton voisin. Regarde à ta gauche, à ta droite ou derrière toi et salue une personne que tu ne connais pas. Cette personne va t’attendre ce soir pour te dire un mot, un seul mot sur ce qui vient d’être vécu. Nous t’invitions à la rencontre, à faire menuentakuan (mé-nuène-ta-kouanne).

Ce cadeau que nous offrons n’est pas sculpté dans la pierre, personne n’a dû s’écorcher les doigts à le tisser. Nous n’avons pas eu à fouiller le sol et à retirer quoi que ce soit à la terre mère.

C’est un espace que nous avons sculpté. Ce sont des mots que nous avons tissés. C’est à même nos âmes que nous avons pioché pour offrir cet objet précieux, tel un collier de perles nacré, un wampum, qui raconte ce qui nous lie.

L’art est une ressource éternellement renouvelable. Tant qu’il y aura des êtres sensibles qui sauront se servir de leur imagination, l’espoir de pouvoir vivre ensemble survivra. Espérons que ce soit tant que l’herbe poussera dans la plaine, tant que la neige
tombera et tant que le vent soufflera.

Le théâtre est l’endroit où nous préparons la grande répétition de ce que nous désirons comme communauté. L’endroit où nous nous réconcilierons enfin, par delà les artifices.

Un commentaire

  1. Danielle Côté dit :

    Très beau texte Charles.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *