Articles de la revue JEU 170 : Métiers de la scène

Les identifiants d’artistes en ligne : métadonnées et présence sur les réseaux

identifiants

Pour que la culture puisse exister dans les réseaux télématiques, il a fallu la numériser, ou la dématérialiser. Mais dès que l’on sépare un contenu de son support, les informations qui le décrivent disparaissent. La matérialité d’une œuvre est-elle fondamentale pour assurer son existence ? 

Quand une photo, le texte d’une pièce de théâtre, un enregistrement sonore, est transmis d’un émetteur ou une émettrice à un récepteur ou une réceptrice, il faut l’accompagner d’une description qui permette de savoir ce à quoi le ou la destinataire doit s’attendre. À quoi bon posséder la photo d’une femme anonyme, s’il n’est pas indiqué à l’endos qu’il s’agit de votre grand-mère lorsqu’elle avait 25 ans en 1950 ? Autrement, ce visage n’aurait pas de signification particulière pour vous. 

identifiantsVictor Fleming

Certains technosceptiques n’ont pas encore compris que le principal vecteur de savoir est désormais internet, avec ses technologies de numérisation, de circulation et d’accès aux contenus. Ils vont jusqu’à se demander en quoi il peut être intéressant de connaître qui a écrit un livre ou interprété une pièce musicale puisque, après tout, ce qui est important, c’est de le lire ou de l’écouter. 

Mais pour le consommateur ou la consommatrice, la documentation liée à une œuvre est néanmoins ce qui guide ses recherches en ligne : quelle est la pièce qui raconte l’histoire d’un lion, d’un épouvantail et d’une fillette ? La réponse est désormais : https://www.theatreonline.com/Spectacle/Le-voyage-au-pays-d-Oz/12008

Assurer la découvrabilité

Pour l’ensemble des contributeurs et des contributrices à une œuvre d’art, à sa prestation scénique, à ses diverses captations vidéo légales ou illégales circulant sur les réseaux, la documentation est devenue cruciale pour permettre ce que l’on nomme la découvrabilité ; elle est tout aussi cruciale dans l’attribution de l’œuvre et dans le paiement des droits aux créateurs et aux créatrices.

Découvrabilité est le terme de l’heure. Il évoque cette capacité pour un contenu numérisé d’être repéré ou  recommandé dans le contexte d’hyper-offre qui caractérise internet. Elle se fonde en grande partie sur l’usage de mots-clés, de métadonnées descriptives qui permettent à l’humain et à la machine d’entrer en dialogue. À celle-ci de répondre aux interrogations de celui-ci. Cela est d’autant plus vrai que, maintenant, les internautes ont recours aux requêtes vocales par Apple Siri, Amazon Alexa/Echo ou encore Google Home pour repérer Le Voyage au pays d’Oz. Or, pour que cela soit possible et fonctionne véritablement, il importe que la documentation sur les contenus et celle qui concerne leurs protagonistes soient rigoureuses. L’exactitude de ces  informations, la redondance des systèmes pour ne pas qu’elles soient perdues, l’interopérabilité entre les bases de données, permettant d’éviter les erreurs humaines de saisie et la multiplication des efforts, voilà les paramètres dont doivent se préoccuper les artistes. Ils et elles doivent être les maîtres d’œuvre du travail documentaire qui les concerne. Il leur appartient d’assurer leur existence en ligne. 

Les identifiants uniques sont les NAS des artistes, leurs numéros de sécurité et d’assurance sociale en ligne. Ils permettent aux systèmes informatiques de lier les œuvres à leurs créateurs et créatrices et interprètes. Le plus connu d’entre eux est l’ISBN qui, depuis 1970, permet d’indexer les livres. La fiche identitaire numérique est constituée de nombreux identifiants uniques, numéros et espaces de présence que les artistes sont peu nombreux à connaître : ISNI, VIAF, ISTC, ISWC, ORCID, DOI ou autres. Il existe des identifiants tant pour les individus que pour leurs œuvres. 

Certains identifiants sont générés par des institutions sur lesquelles les artistes ont peu de prise, mais ils ont toujours le loisir de se les procurer et de les noter pour utilisation future. Là où ça devient intéressant, c’est que, pour certaines données, les artistes et les publics qui les soutiennent peuvent agir de façon proactive, se les procurer, les utiliser en direct, contribuer à leur présence en ligne. 

identifiantsObtenir et connaître ses identifiants permet de se positionner plus efficacement dans les algorithmes de recommandation par filtrage collaboratif (c’est-à-dire : si vous aimez ceci, vous aimerez peut-être cela) et graphes de connaissance (c’est ce gros encadré qui apparaît à la droite de votre écran lorsque vous effectuez une recherche Google). Ces identifiants sont liés les uns aux autres et créent un vaste écosystème qui permet de lier les participant·es aux œuvres et aux manifestations de ces œuvres comme, par exemple, leur intégration à des spectacles, à des publications, à des synchronisations audio-visuelles, ainsi qu’aux diverses offres sur les sites des billetteries ou des libraires en ligne. De plus en plus, on entend parler de données structurées et du web des données ouvertes et liées – ce sont des termes qui renvoient à ces nouveaux écosystèmes de valorisation des contenus culturels.  

Si, en langage humain, nous utilisons des mots tels qu’artiste, organisation ou œuvre, ces termes doivent être adaptés lorsqu’il s’agit pour les machines de dialoguer entre elles et avec les humains. Par exemple, les créateurs et créatrices de contenu, les auteurs-compositeurs et les autrices-compositrices, les interprètes, l’ensemble des contributrices et contributeurs artistiques sont considérés par les systèmes automatiques (ou web sémantique) comme des agents de type person qui contribuent à une ressource ; une entity est un artéfact qui possède une existence numérique – ce que nous appelons une œuvre ou une chanson. Sur Wikidata, on réfère à ces agents par le terme éléments, et les ressources sont des valeurs. Un élément et une valeur sont liés ensemble par une propriété qui permet aux robots, algorithmes et protocoles fondés sur l’intelligence artificielle de tirer une signification de ces informations. Par exemple, l’élément Michel Tremblay a pour propriété un lieu de naissance dont la valeur est Montréal.  

Plusieurs de ces dictionnaires et ontologies en langage machine voient le jour. Le modèle Schema.org permet de faire remonter les contenus présents sur les sites internet vers les moteurs de recherche. Des outils comme SchemaPress ou GigPress permettent déjà aux artistes et aux compagnies culturelles qui utilisent l’environnement WordPress d’encapsuler diverses annotations Schema dans les pages de leurs sites, annotations qui viendront, par exemple, alimenter des calendriers de spectacles agrégés automatiquement. 

Les vertus de l’ISNI

Les artistes et la foule citoyenne des contributeurs et contributrices bénévoles peuvent aussi enrichir l’espace commun en consacrant du temps à des sites tels Wikipedia, Wikidata ou ISNI. L’agence internationale ISNI gère l’attribution de cet identifiant unique, associé aux identités publiques des créateurs et des créatrices. Tous et toutes les participant·es à une œuvre artistique peuvent obtenir un ISNI, qu’il s’agisse de personnes physiques ou morales telles que les collectifs, les organisations, les entreprises de production ou de diffusion, les institutions. Ainsi, Bibliothèque et Archives nationales du Québec possède l’ISNI 0000 0001 0672 7989 et sa fiche est consultable et interrogée à l’adresse http://www.isni.org/isni/0000000106727989. Au Québec, la Société de gestion de la Banque de titres de langue française et metaD permettent aux artistes d’obtenir un ISNI.  

identifiantsCapture d'écran de l'ISNI de Michel Tremblay

Par exemple, l’auteur Michel Tremblay est logé à l’ISNI, chez Wikidata et même MusicBrainz, puisqu’il a écrit des paroles pour le livret de l’opéra Nelligan. Dans tous ces cas de figure, il est possible pour Michel Tremblay de contribuer ou de rectifier des informations qui le concernent ou de les rectifier. Un grand nombre de bibliothèques dans le monde contribuent à cet écosystème collectif d’informations liées, et leurs efforts sont consignés dans le Fichier d’autorité international virtuel, le VIAF, où, bien évidemment, Michel Tremblay possède sa fiche d’autorité, à laquelle tout un univers de sites internet vient puiser sa biographie ou sa bibliographie. 

Cela est vrai pour Tremblay, mais tous les créateurs et créatrices, et les membres de leurs équipes peuvent jouir du même cadre identitaire en ligne. Enfin, les initiatives politiques ou citoyennes tels le Règlement général sur la protection des données (Europe) ou la Déclaration de Montréal pour un développement responsable de l’intelligence artificielle ont la tâche de séparer les données culturelles et d’intérêt général des données personnelles, de baliser leur usage éthique. Là encore, les artistes ont un rôle à jouer afin de s’assurer que tout ce magma virtuel soit en phase avec leurs besoins et leurs attentes. Créer engage toujours une responsabilité. 

Liens utiles :

Lexique des identifiants

BTLF

ISNI 

ISTC

metaD

MusicBrainz

Schema.org

VIAF

Zenodo (DOI) 

Wikidata

Wikipedia: Introduction/fr

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