Faith Hole de Nate Yaffe au MAI

Les artistes queer convergent vers l’expression d’une individualité inscrite dans la différence et dans le mouvement. Flamboyantes, expérimentales, toujours marquées par la singularité et le détournement des codes, les performances qui en résultent sont d’une grande hétérogénéité et témoignent de l’intérêt d’une nouvelle génération pour des formes scéniques hybrides.

Les modes d’expression queer questionnent le rapport de l’individu à la société, au discours de la majorité. L’intention est de démontrer, dans le langage autant que dans tout autre système cohérent de signes, une domination historique et culturelle là où la majorité tient pour acquises des composantes considérées comme fondamentales de l’individu. Remettre en question son genre, interroger sa sexualité, s’affirmer dans sa différence, revient à souligner la diversité de la société et le refus d’un ordre établi, même si cet ordre paraît naturel. Il s’agit avant tout d’un exercice dont le but est de révéler l’individu sous le fard des constructions sociales.

Briser le moule

Le terme queer est englobant et peut qualifier toute personne se reconnaissant une différence de sexe ou de genre, ou se situant à l’intersection de diverses formes de minorisation. C’est sa nature même : en ébranlant le bloc monolithique de la « normalité », la critique queer fait apparaître dans les fissures de nombreuses propositions relatives à la performativité du genre, qu’il s’agisse des personnes intersexes, asexuelles, polyamoureuses, demisexuelles, bispirituelles, non binaires, etc. Sortir de la dualité homme-femme traditionnelle conduit à une multiplicité des possibles. Cette fluidité trouve dans les arts un terreau fertile, surtout dans le contexte de la postmodernité qui, elle, déconstruit le sujet et l’objet artistique. Les modes d’expression n’ont jamais été aussi diversifiés qu’à notre époque où l’hybridité, la transdisciplinarité, l’intermédialité, la pluridisciplinarité sont autant de remises en question de l’immuabilité et du cloisonnement des formes.

La jeune scène queer conçoit l’inclusion comme une valeur cardinale. Le partage et la mise en commun des moyens, des idées et des prises de position facilitent l’actualisation du discours des artistes et leur permettent d’éviter la ghettoïsation, tout en les inscrivant dans une tradition d’avant-garde. Bien que les conditions d’existence de ces personnes aient beaucoup évolué depuis les années 1980, et pour le mieux, il demeure difficile aujourd’hui pour un spectacle queer, et surtout pour de jeunes artistes, d’obtenir la même visibilité que des propositions plus conventionnelles, par exemple celles présentées dans les institutions grand public.ZOM-FAM_Kama La Mackerel_MAI

Le néo-burlesque conquis par la différence

Après une lente agonie à la fin du millénaire, les cabarets burlesques montréalais se réinventent aujourd’hui grâce à une réappropriation de leurs codes et à la réunion de nombreuses disciplines (performances d’effeuillage plus classiques, sketchs théâtraux, danse contemporaine mettant en scène des corps non stéréotypés, etc.).

Cette forme spectaculaire, haute en couleur, met l’accent sur la séduction, la sexualité et la liberté, autant physique que morale ou formelle. Elle favorise l’expression individuelle et constitue bien souvent un point de ralliement et un lieu de déploiement sûr pour les artistes. De multiples déclinaisons se développent : boylesque (effeuillage masculin), queerlesque (effeuillage queer), grotesque et gorelesque (horreur sexualisée), nerdlesque (inspiré de la culture geek), etc. Le Wiggle Room est certainement la scène burlesque la plus reconnue de la ville actuellement, mais de nombreux spectacles sont présentés plus ponctuellement, soit dans des bars ou des cafés (Le Bureau, le Petit Campus, le Blockhaus…), soit dans des festivals thématiques (l’expo Bagel burlesque, le Festival burlesque de Montréal ou la Fiesta latina burlesque, par exemple), soit dans le cadre d’événements plus larges (Fierté Montréal, Zoofest, etc.).

Deux institutions canadiennes sont explicitement vouées à l’expression queer dans les arts de la scène. Le Buddies in Bad Times Theatre de Toronto est la plus vieille institution de ce type au monde. Depuis 1979, il propose des saisons complètes de spectacles questionnant les normes sexuelles et culturelles, ainsi que des résidences d’artistes et le Rhubarb Festival, entre autres. Une de ses productions est accueillie chaque année à l’Espace Libre. On a pu y voir No Strings (Attached) en 2017, Black Boys en 2018 et Kiinalik : These Sharp Tools en 2019. À Vancouver, la Frank Theatre Company produit depuis 1996 des spectacles promouvant la différence sexuelle et de genre sous le signe de l’inclusion la plus grande. En 2016, le symposium Q2Q de Vancouver a permis aux intervenant·es (établissements d’enseignement, interprétation, production, administration, etc.) des arts de la scène de tout le pays de se réunir. Des recommandations ont été faites aux institutions du milieu afin qu’elles développent des programmations plus inclusives. Un exercice fédérateur et nécessaire, qui gagnerait à se renouveler régulièrement.

Jamila Johnson-Small_I ride in colour and soft focus, no longer anywhere_La ChapelleDivers événements montréalais rassemblent les artistes de la différence, comme le Rose Festival, la compétition circassienne Maîtres du feu, Fierté Montréal, le festival Phénomena, le Festival St-Ambroise Fringe ou Massimadi (festival des films et des arts LGBTQ afro). Plusieurs se déroulent sur la scène underground, que ce soit au Cabaret Cléopâtre, au Théâtre MainLine ou au Wiggle Room, sans oublier le Cabaret Mado et les autres salles du Village et du Mile-End. Le trio composé du MAI (Montréal, arts interculturels), du Studio 303 et du Théâtre la Chapelle, trois institutions qui promeuvent et accueillent les artistes queer de façon soutenue, organise depuis quatre ans le Camp de performance queer, consacré au soutien et au développement de la communauté. Le programme est riche en ateliers, en résidences, en spectacles interdisciplinaires et en rencontres de toutes sortes.

Un foisonnement d’artistes à découvrir

Laakkuluk Williamson Bathory : On a vu l’actrice, danseuse et performeuse résidente d’Iqaluit, début 2019, sur la scène de l’Espace Libre, en compagnie de la directrice artistique de Buddies in Bad Times, Evalyn Parry, performant une fascinante et terrifiante uajeerneq, danse du masque groenlandaise mêlant clownerie, tradition et transgression. Elle exprime par ses œuvres une vision culturelle fondamentalement différente du modèle canadien dominant et entreprend dans ses spectacles une décolonisation du corps féminin et de la sexualité. Profondément engagée dans la promotion de la culture inuite, son intention est de jeter des ponts entre la réalité méconnue du Nord et celle de son public du Sud.

Pascale Drevillon : Depuis l’obtention de son diplôme de l’École supérieure de théâtre de l’UQAM en 2015, l’actrice, performeuse et activiste trans a multiplié les collaborations avec des artistes confirmé·es, tels Solène Paré (Chienne(s), 2016), Dave St-Pierre (collectif Cool Cunts, 2017-2018) ou encore Angela Konrad (Platonov amour haine et angles morts, 2018). Son solo performatif Genderf*cker, mis en scène par Geoffrey Gaquère, a été présenté en 2019 au Festival TransAmériques avant d’être repris à l’hiver 2020 à l’Espace Libre. Dans cette œuvre à 360 degrés, où le public est libre de se déplacer, d’entrer et de sortir, Drevillon déconstruit les archétypes masculins et féminins grâce à une esthétique du collage et révèle, par une réflexion aboutie sur son propre corps, la complexité de la construction du genre.

Tristan Ginger_AutoportraitTristan Ginger : Le/la mannequin, performeur et photographe reconnaissable à sa pilosité rousse se fait un nom à travers le monde en tant qu’interprète de boylesque. Ses personnages, travaillés dans les moindres détails, reprennent et détournent l’iconographie des années 1970, mêlant les codes féminins (robe à sequins, bijoux kitsch) et masculins (cuir, barbe proéminente). Son travail de composition minutieux, truffé de références à la sorcellerie et à la pornographie classique des seventies, produit des images fortes, qui créent l’événement de Vienne à New York. Ginger est un·e habitué·e de la scène burlesque montréalaise.

Kama La Mackerel : Par ses multiples pratiques artistiques (du textile aux arts visuels, numériques et performatifs, entre autres), l’artiste interdisciplinaire originaire de l’île Maurice poursuit une démarche vouée à créer une contre-mémoire libérée du passé colonial. Son corps devient un instrument exprimant à la fois l’intime et le politique, toujours dans l’entre-deux. Son art en perpétuelle élaboration embrasse la non-fixité de l’être et cherche à établir des relations entre pensée critique, réactivation historique et genèse de formes nouvelles et inattendues. Sa performance ZOM-FAM devait être présentée au MAI en avril 2020, avant les annulations générales dues à la pandémie de COVID-19.

Tranna Wintour : En binôme avec Thomas Leblanc, l’humoriste transgenre est l’une des révélations des dernières années du festival Just for Laughs. Avec son partenaire de création, elle monte une série de cabarets dans lesquels les deux artistes explorent le rapport entretenu par les stars de la pop que sont Céline Dion, Mariah Carey ou Britney Spears avec leur public. Elle y met en lumière les contradictions du star system. Si elle se dit bel et bien obsédée par la culture pop, dont elle reprend le glamour et le maniérisme, son écriture scénique saisit par la lucidité de ses observations et l’efficacité de sa dérision.

Nate Yaffe : L’artiste de danse contemporaine américain établi à Montréal explore le corps queer et la différence dans le mouvement à travers des spectacles résolument expérimentaux. Il met au centre de sa démarche la performance et l’échange (entre interprètes, entre performeur et public). Ses œuvres travaillent la relation entre l’intime et le politique, qu’il s’agisse du capitalisme, des bouleversements climatiques ou de la pression exercée sur les individus par les valeurs intériorisées de l’hétéronormativité poussant à l’autocensure. Il a présenté, en novembre 2019, la chorégraphie Faith Hole au MAI.

Le mouvement queer s’illustre par son foisonnement et son éclectisme. Il apparaît périlleux d’en isoler des têtes d’affiche puisque les mots d’ordre sont justement l’inclusion et la promotion d’individualités singulières, où aucune ne prend le devant de la scène au détriment d’une autre. Une chose est sûre : les personnes issues de la différence de genre, de sexe et de culture, et celles qui se trouvent à l’intersection de ces lignes sont nombreuses et diverses. Leurs propositions sont une richesse pour nos scènes et gagnent à être connues dans toute leur complexité.

 

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