Chantier féministe : La place des femmes en théâtre

Fortement engagée dans la mise sur pied et les actions du mouvement des Femmes pour l’Équité en Théâtre, l’autrice, comédienne et directrice artistique souhaite que la lutte pour l’égalité des sexes soit portée par tous les membres de la communauté théâtrale, peu importe leur genre.   

Le Québec est une contrée bien particulière, façonnée à grands coups d’esprit paroissial sur les parvis d’églises, où t’es mieux d’être du même bord que tout le monde dans le village parce que tu risques de trouver le temps ben long pendant les six pénibles mois d’hiver où t’auras plus personne avec qui jaser.

Suivant cette logique du « vivre du même bord que tout le monde », t’es mieux, à table, de ne pas t’ouvrir la trappe sur des « sujets à grincements de dents », comme la politique, le racisme, le féminisme, l’immigration, l’école privée ou l’école publique, parce que tous et toutes, autour de cette table, risqueraient de devenir vraiment fâchées et de ne plus être du même bord… Ça risquerait de briser l’équilibre de ce microcosme qui, tout d’un coup, pourrait s’autoapocalypser jusqu’à faire s’enfuir le petit poulet cuit qui trône tranquillement dans son jus au milieu des convives.

Quand tout le monde est pas mal d’accord avec tout le monde, ça permet d’étouffer bien des choses… Tsé, quand tout le monde est du même bord, c’est plus facile d’être tous et toutes d’accord pour se taire sur un scandale, pour nier des génocides, des incongruités systémiques ou des abus. Et il y en a eu… et il y en a encore… dans les petits villages comme dans les plus grandes villes.

Je vis dans ce Québec magnifique, où ma mère m’a dit plus souvent qu’à mon tour : « Ben oui, c’est ça, si la voisine se jette à l’eau, es-tu obligée de faire pareil ? » Et je lui faisais cette mine renfrognée, de celle qui sait qu’elle a encore dépassé les bornes avec un millième plan de cave… et qu’elle a encore fait pareil comme les autres, pour être du même bord que les autres. Aller à contre-courant de cette majorité qui s’est jetée à l’eau, ça demande du courage. Du courage.

Au Québec, on pourrait même dire qu’on est de parfait·es candidat·es à l’effet grégaire qui produit des vagues orange puis des vagues bleues, tantôt bancs de poissons, tantôt troupeaux de moutons. Probablement parce qu’on a plus chaud quand on est une quantité non négligeable à se serrer les coudes en politique, en culture, en entreprise ou en construction. Parfois, c’est positif. D’autres fois, ça l’est moins.

Je ne serais même pas étonnée que Mark Zuckerberg ait jeté un œil sur l’instinct grégaire des gens de notre contrée avant de taper dans le mille avec ses algorithmes, qui décident qui voit qui sur son application dont plus personne ne peut se passer. Quand on a l’impression que tout le monde autour de nous pense la même chose que nous, c’est réconfortant, ça nous donne l’impression d’avoir pensé la bonne affaire, qu’on aura notre petit collant dans notre cahier Canada…

Mais est-ce que ça fait avancer les choses de ne se retrouver qu’avec des personnes qui pensent comme nous, ou est-ce qu’on fait juste mariner dans notre jus comme le petit poulet mort qui trônait au centre de la table ?

Sur la piste de danse

Parmi les phénomènes grégaires présents au Québec, il y en a un qui est particulièrement intéressant à observer dans les bars. Si on se compare à d’autres pays à tendance latine, on voit malheureusement très peu d’hommes danser… On les voit souvent, assis au bar, regarder les chicks se lâcher lousse sur la piste de danse, mais eux, ouf… hiiii… pas sûr… si tu penses que je vais aller là… la prochaine fois, peut-être… tantôt, je vais y aller… tsé, si tu y vas pas buddy, moi j’irai pas… Donc, soit ils dansent en gang quand ils ont quelques bières dans le nez – et bien souvent, ils le font en niaisant – ou alors ils ne viennent pas du tout sur cette piste de danse.

Brigitte Haentjens, Suzanne Lebeau et Zab Maboungou, Chantier féministe, Espace GOAntoine Raymond

Lors du chantier féministe qui a eu lieu à l’Espace GO au mois d’avril 2019, le même phénomène s’est produit : il y avait là une magnifique piste de danse remplie de femmes qui prenaient leur place, toutes en réflexion, en têtes bien affutées et, parfois, en une poésie du désespoir, et ce, devant une toute petite – irais-je jusqu’à dire courageuse ? – poignée d’hommes, qui les regardaient danser. L’effet grégaire avait encore une fois frappé, confinant chacun des sexes de son bord.

Alors que mon Facebook me reflétait un enthousiasme bien affirmé, j’avais tout de même un doute. J’avais bien vu tous les « j’y serai », « j’ai hâte », « je suis donc ben excitée ». J’avais l’impression qu’on serait 1000 à participer à ce chantier, que le mot s’était rendu partout, que c’était important d’y être. J’aurais dû me méfier. Les réseaux sociaux ne m’ont pas menti, ils ont simplement fait leur travail d’algorithmes et ne m’ont montré qu’une partie de la vérité. Comme lors des élections. Ils ne m’ont montré que ceux et celles qui étaient du « même bord » que moi.

Marilyn Perreault et Pascale Raffie_Chantier féministe_EspaceGOAntoine Raymond

Comme j’étais à l’origine de l’alerte qui a mené à la mise sur pied des Femmes pour l’Équité en Théâtre (FET) et de leurs nombreuses actions, les organisatrices du chantier m’ont invitée à écrire une allocution pour la soirée d’ouverture, dans laquelle je me suis permis d’exprimer mon doute. Ce doute, je l’avais mis entre parenthèses sur mon bout de papier, au cas où mon « comptage » de l’assemblée se révélerait paritaire. Je n’ai pas eu à biffer quoi que ce soit. J’ai tout dit comme je l’avais écrit, et ça allait comme suit :

« L’un des pièges auxquels nous ferons face [dans ces revendications pour l’égalité] est que ces changements ne soient que le cheval de bataille des femmes. Je vais ici faire un parallèle extrêmement maladroit – veuillez m’en excuser d’avance –, mais il demeure un bon exemple : il ne sert à rien de dire et redire aux jeunes filles de faire attention à leur verre dans les bars, si, de l’autre côté, on ne renforcit pas l’éducation empathique des jeunes hommes. L’un ne va pas sans l’autre… Cela dit, une question me vient. Pourquoi, ici, dans cette salle, il y a beaucoup plus de femmes que d’hommes pour écouter ce que je suis en train de dire ? [Ce mouvement doit] être un mouvement « avec » et non pas un mouvement « contre ». Le besoin d’égalité et d’entendre la vision du monde des femmes doit être porté autant par les hommes que par les femmes dans les écoles de théâtre, dans les conseils des arts, dans les cégeps, chez les directions artistiques, dans les médias et dans les universités. »

Des chiffres, encore des chiffres

Depuis que le regroupement des FET est actif, il y a un réflexe qui est presque devenu un automatisme chez celles qui militent : pas de constats au feeling ; pour chaque hypothèse avancée, ça prend des chiffres, sinon c’est trop facile de se faire dire qu’on fabule. J’ai donc fait mes devoirs et suis allée chercher les chiffres chez Emeline Goutte, l’une de celles qui ont participé à l’organisation du chantier féministe. Et l’intuition est devenue un triste constat : l’événement a bel et bien été fréquenté par 80 % de femmes et 20 % d’hommes. Le doute initial, qui m’avait fait craindre le trop grand enthousiasme de mon Facebook, se confirmait.

À la sortie du chantier féministe, j’étais extrêmement triste et en colère. Nous étions, les femmes, ce 80 % à avoir pris du temps – bénévole – pour réfléchir à la situation, écouter les faits vécus, analyser les problèmes systémiques, trouver des solutions, et il n’y avait que 20 % d’hommes pour entendre et participer à ces discussions ? Et ce qu’il y avait à entendre – surtout si l’on considère que des actions sur plusieurs fronts étaient en cours depuis deux ans et demi – suffisait amplement à créer une révolte sur-le-champ.

Pour les saisons 2017-2018 et 2018-2019, les données compilées – quasi aussi effarantes que celles recueillies par les FET quelques saisons plus tôt – étaient les suivantes :

Grandes salles des théâtres francophones montréalais et québécois
Texte – H : 65 % et F : 35 %
Mise en scène – H : 68 % et F : 32 %

Compagnies Théâtres associés inc. (excluant les salles secondaires)
Texte – H : 72 % et F : 28 %
Mise en scène – H : 68 % et F : 32 %

Producteurs-diffuseurs (excluant les salles secondaires)
Texte – H : 70 % et F : 30 %
Mise en scène – H : 70 % et F : 30 %

Salles secondaires (là où l’on gagne moins bien sa vie)
Texte – H : 53  % et F : 47%
Mise en scène – H : 65 % et F : 35 %

Les chiffres les plus étonnants se situaient dans les institutions postsecondaires de formation théâtrale, là où l’on apprend notre métier et où l’on voit nos premiers modèles professionnels. Ironiquement, ces chiffres étaient inversement proportionnels à la participation des deux sexes au chantier féministe :

Texte – H : 80 % et F : 20 %
Mise en scène – H : 80 % et F : 20 %

Est-ce que le mot « féministe » contenu dans le titre de l’événement fait encore peur de nos jours ? Est-ce que le maigre 20 % d’hommes présents au chantier était dû au fait que nos homologues masculins ont trop de travail, ce qui les empêche de venir donner un peu de temps à cette cause qui pourtant les concerne ? Est-ce que le niveau d’empathie est à ce point déficient dans notre société que les situations vécues par l’autre sexe ne nous font ni chaud ni froid ? Est-ce que l’on croit encore, malgré toutes les statistiques qui sont sorties, qu’il n’y a pas de problème ? Est-ce un manque de courage ?

Je ne sais pas. Tout ce que je sais, c’est que dans les prochaines assemblées qui seront vouées à parler, à réfléchir et à trouver des solutions sur la place des femmes en écriture théâtrale et en mise en scène, je vais demander la parité. Pour chaque femme qui sera sur la piste de danse, je veux aussi voir un homme danser.

 

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