Feu de forêt

Faire écho aux initiatives à portée écologique visant à redéfinir notre rapport à la consommation et à la nature, qui se mettent peu à peu en place, y compris dans le milieu des arts du spectacle vivant, était à la source de ce dossier. Puis, avec la crise sanitaire qui a tout bousculé, la question de l’engagement, indiscutablement à la base de tout véritable changement, s’est imposée.

L’année 2020 en a été une de tous les bouleversements. Avant que l’épidémie ne se pointe et se déploie dans le monde entier, nous vivions déjà avec le sentiment obsédant que la survie de notre planète était menacée de partout, qu’il fallait agir. Le coronavirus a peut-être mis l’urgence climatique au second plan, mais la situation nous a permis de comprendre que les deux étaient liés et de saisir l’ampleur des transformations à entreprendre et à concrétiser pour inverser ou même seulement infléchir le cours des choses. Lorsque les grandes capitales du monde et les industries se sont arrêtées, que la circulation automobile et les voyages intercontinentaux ont cessé, on a constaté les effets positifs de cette pause sur la qualité de l’air et la faune : on a vu ces animaux reprenant possession de territoires urbains, délaissés par eux au profit de l’humain.

Comment parler d’environnement sans parler d’engagement ? L’heure est à l’action, n’en doutons plus. Comment parler d’engagement sans parler de politique, de justice sociale, de dialogue entre les peuples, entre les communautés, les cultures, de notre culpabilité dans la destruction des océans, des rivières, de la Terre. Dans ce dossier, l’engagement citoyen et l’engagement artistique se recoupent, se répondent et se confondent, nous rappelant que nous devons tous et toutes prendre part et parti, que les causes sont nombreuses, urgentes, incontournables, que les changements sont nécessaires et déjà, pour plusieurs, en train de se produire. Mais, aussi, qu’il y a des freins, énormes, quelques montagnes à déplacer.

Anne-Marie Cousineau, en plein confinement, s’est intéressée à deux spectacles inspirés par des essais d’Alain Deneault, Bande de bouffons et Hidden Paradise, où les corps des interprètes et un humour grinçant se mettent au service d’idées politiques remettant en cause nos systèmes de production et de consommation.

Si des néologismes comme écoresponsabilité et écoanxiété sont devenus au goût du jour, il y en a un autre, écoconception, qui pourrait prendre du galon dans les mois et années à venir : Ralph Elawani explore le sujet pour nous avec celles et ceux qui, au sein d’institutions comme Duceppe, le Festival TransAmériques et le Centre Phi, prennent avec conviction ce chemin peu battu du développement durable et de l’économie circulaire. L’engagement de la compagnie Ondinnok, dont les combats pour la reconnaissance des cultures et des valeurs autochtones s’ancrent dans la mémoire des ancêtres, se concrétise aussi, depuis 35 ans, dans l’enseignement destiné aux jeunes artistes issu·es des communautés, dont plusieurs se démarquent aujourd’hui sur nos scènes. Dave Jenniss, son actuel directeur artistique, en témoigne dans un texte qu’il cosigne avec Anaïs Gachet.

Une jeune chercheuse, Esther Thomas, propose une réflexion éclairante sur le caractère politique du théâtre au Québec, dont l’histoire est jalonnée de prises de parole fortes, de militantisme et de scandales, un théâtre traversé par divers courants, qui subit aussi des pressions influant à la fois sur la création et sur la réception des œuvres. Un théâtre qu’elle qualifie aujourd’hui de « vanille » et de « subventionnaire ». Quant aux causes environnementales, ce n’est pas non plus d’hier qu’elles sont abordées sur nos scènes, nous rappelle Marie Labrecque, qui a interrogé l’auteur François Archambault sur ses motivations à écrire Pétrole, une fresque sur l’enjeu des changements climatiques qui devait ouvrir la saison automnale de Duceppe.

La dramaturge québécoise Chantal Bilodeau, qui vit et travaille à New York, nous explique le parcours qui l’a menée à fonder l’organisme Climate Change Theatre Action, un exemple inspirant d’engagement en faveur de l’environnement et de la justice sociale par le théâtre, qui essaime aux quatre coins du globe. Quant au philosophe Normand Baillargeon, il se penche sur les effets d’impuissance et d’anxiété ressentis, notamment par les jeunes mais aussi par les artistes, en ces temps climatiques difficiles, où l’inquiétude est exacerbée par la pandémie de COVID-19. Enfin, le dossier se clôt par un portrait de Jean Vilar et sa vision du théâtre populaire, qui a marqué une époque et peut encore servir d’inspiration. Quant à la rubrique Pleins feux, elle poursuit dans la même veine avec Christine Beaulieu, dans un entretien de fond lucide et plein d’espoir.

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