Articles de la revue Dernier numéro JEU 176 : Engagement et éc(h)o

L’avènement d’un théâtre vert ?

Alors que la crise sanitaire mondiale a remis à l’avant-scène l’urgence climatique, un regard rétrospectif sur nos saisons théâtrales permet de constater que les questions environnementales y étaient déjà présentes. Petit tour d’horizon des pièces passées et à venir touchant ces sujets.

Si la pandémie ne s’en était pas mêlée, la saison d’automne 2020 de la Compagnie Jean Duceppe se serait ouverte sur une grande création québécoise abordant l’enjeu des changements climatiques. Issu d’une résidence d’écriture effectuée par le dramaturge François Archambault, Pétrole aura plutôt fait l’objet d’une baladodiffusion en septembre dernier, en attendant la production, lors d’une saison ultérieure, de ce « thriller climatique », déjà publié aux éditions Atelier 10.

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Ce sera alors la troisième fois en quelques années à peine que la vénérable compagnie s’attaquera frontalement à une thématique environnementale. En septembre 2017, Frédéric Blanchette y montait Quand la pluie s’arrêtera, de l’Australien Andrew Bovell : un récit imaginant un avenir dystopique sur le plan climatique et illustrant combien nos négligences font du tort aux générations futures. Puis, à l’hiver 2020, Marie-Hélène Gendreau mettait en scène Les Enfants, une pièce récente de l’Anglaise Lucy Kirkwood. S’inspirant d’un accident nucléaire, le texte affrontait également notre responsabilité à l’égard des jeunes, quant à l’état de la planète.

Pétrole n’aurait pas été non plus la seule occurrence des questions écologiques sur les scènes montréalaises durant la saison 2020-2021. Au moment d’écrire ces lignes, alors que la plupart des programmations hivernales n’étaient pas encore dévoilées, deux projets tournant autour de ces thèmes s’annonçaient déjà : avec La Blessure, dont des laboratoires publics étaient prévus cet automne à l’Espace Libre, Gabrielle Lessard prévoyait aborder notamment « la polarisation des débats sur l’écologie » et le trouble écoanxieux. À La Chapelle, Mykalle Bielinski créera, au début de février, Warm up, un solo tombant pile sur le sujet : la performeuse y explorera une « relation plus juste avec la nature » et des possibilités tels le « dépouillement, la décroissance et la décarbonation » afin d’esquisser un monde sans pétrole.

Ce n’est pas d’hier que le sujet environnemental a émergé dans les programmations de nos théâtres. Déjà, en septembre 2007, un spectacle satirique du Nouveau Théâtre Expérimental mettait en cause « notre mode de vie effréné » menaçant la planète (Théâtre catastrophe, écrit et mis en scène par Maryvonne Cyr, Étienne Lepage, Emmanuel Reichenbach et Catherine Vidal). À l’hiver 2010, Dominic Champagne et Jean Lemire signaient, avec Paradis perdu, une fable post-apocalyptique au message écologiste. Puis, au printemps 2014, dans Angoisse cosmique ou Le jour où Brad Pitt fut atteint de paranoïa (une pièce du Danois Christian Lollike mise en scène par Michel Nadeau et produite par le Théâtre Niveau Parking), on parlait d’écoanxiété sur la scène de la Licorne, à travers trois protagonistes alarmés par le documentaire d’Al Gore, An Inconvenient Truth.

Une urgence nouvelle

L’intérêt pour ces enjeux semble toutefois s’être accru récemment. Rappelons que deux des créations les plus remarquées des dernières années, Les Hardings d’Alexia Bürger, née de l’incendie d’un train pétrolier à Lac-Mégantic, et J’aime Hydro de Christine Beaulieu n’étaient pas sans lien avec les impacts de certaines politiques du secteur de l’énergie sur le territoire québécois. (Cette dernière pièce n’était d’ailleurs pas la première de la compagnie Porte Parole touchant à des questions environnementales. Dans Le Partage des eaux, présenté à l’Usine C en novembre 2015, Annabel Soutar racontait son enquête sur la fermeture d’un bassin de recherches sur la pollution aquatique, évoquant le dilemme entre croissance économique et préservation de la nature. Encore mieux, en 2012, avec Grain(s)/Seeds, Soutar exposait sa recherche autour de la lutte juridique opposant la multinationale Monsanto et un fermier de la Saskatchewan que la firme accusait d’avoir planté illégalement ses grains brevetés de canola modifié génétiquement.)

En avril 2018, avec La Cartomancie du territoire, Philippe Ducros créait un docu-théâtre engagé sur « notre rapport aux réserves autochtones et aux ressources naturelles » et, à coup d’images d’un habitat québécois exploité, dévasté, défendait la protection de l’environnement. Un an plus tard, l’Espace Libre accueillait aussi Kiinalik: These Sharp Tools, une création de la Torontoise Evalyn Parry et de l’Inuite Laakkuluk Williamson Bathory, qui évoquait la menace pesant sur la cryosphère à cause des changements climatiques1.

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Au même moment, Catherine Chabot mettait au monde son percutant Lignes de fuite au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui (CTDA). Une pièce fortement nourrie par les inquiétudes de son autrice quant à l’avenir de la planète, faisant suite à la publication du énième alarmant rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC). À travers les discussions de plus en plus acrimonieuses des personnages, le texte épinglait notamment leurs difficultés à agir en conformité avec leurs valeurs, Chabot exposant de façon cinglante les contradictions de ses contemporain·es entre leurs préoccupations affichées et leur mode de vie.

Produit par le Théâtre Bluff à l’automne 2019 à la Salle Fred-Barry, Le Poids des fourmis mettait en vedette deux héros adolescents, dont un écoanxieux, assoiffés de changement réel. Campée dans un monde pollué où se profilait une falaise de pétrole, la fable satirique de David Paquet, dirigée par Philippe Cyr, traitait notamment de mobilisation citoyenne et d’engagement sur fond d’inquiétudes environnementales.

En arrière-fond

Bref, plusieurs pièces traduisent désormais les angoisses flottant dans la société, dénoncent le saccage de la nature, questionnent notre responsabilité quant à l’environnement ou exposent les difficultés de l’action. Or, si le sujet habite manifestement les dramaturges, l’environnement ne se retrouve pas nécessairement à l’avant-plan, ou directement nommé, dans les œuvres théâtrales présentées ici.

On se réfère parfois à la thématique de manière métaphorique. Ainsi, avec Centre d’achats, son texte créé à l’automne 2018, Emmanuelle Jimenez a voulu faire ressentir une menace grondant à l’extérieur du lieu principal de l’action, ce centre de la consommation symbolisant un modèle économique destructeur, pour évoquer la fin d’un monde. « Et d’une certaine façon, pour moi, c’est ce qui se passe en ce moment : les changements climatiques », expliquait l’autrice en entrevue2.

Ces dernières années, des appréhensions liées à l’environnement ont également fourni un contexte dystopique à certains spectacles. Aussi créé au CTDA, mais à l’hiver 2020, Corps célestes, de Dany Boudreault, plaçait ses personnages dans l’atmosphère menaçante d’une guerre pour les ressources en hydrocarbures dans un Arctique dont les glaces fondent. Un contexte anticipatif, mais réaliste pour l’auteur. La Place rouge, première pièce de Clara Prévost, présentée à Fred-Barry en octobre 2018, s’installait de façon similaire sur un arrière-fond plutôt catastrophiste, avec une allusion au réchauffement climatique.

Un enjeu incontournable

Pour François Archambault, qui s’est plutôt attaqué au sujet de manière frontale dans Pétrole, l’enjeu des changements climatiques était devenu incontournable, en raison de l’urgence de la situation. « On dirait qu’à cause de tout ce que je lisais et entendais là-dessus, je me disais : ça n’a pas de sens, ça ne vaut pas la peine d’écrire sur autre chose, explique-t-il en entrevue. Ce n’était pas un choix très rationnel. »

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Au départ de sa résidence d’écriture, le dramaturge désirait explorer la difficulté de changer le monde, même lorsque animé par les meilleures intentions, sans se buter à la lourdeur de la machine. C’est par ce biais qu’il en est venu à faire des recherches sur le climat. Un sujet qui l’a aspiré autant que déprimé, « immobilisme » oblige. Au fil de ses lectures, il est tombé sur un dossier « très détaillé du New York Times parlant des premiers scientifiques qui se sont intéressés aux changements climatiques aux États-Unis, à la fin des années 1970, et qui ont essayé d’intéresser la Maison Blanche à cette question-là. Tout semblait alors être en place pour que les choses bougent vite. Même l’industrie du pétrole sentait qu’elle allait devoir s’adapter. »

En découvrant que certaines compagnies savaient déjà, il y a quatre décennies, que la combustion du pétrole et l’émission de CO2 réchauffaient l’atmosphère terrestre, François Archambault a vu le moyen d’écrire un texte sans accabler le public avec de sombres perspectives d’avenir. Son récit, une fresque à une vingtaine de personnages, se déroule sur deux temporalités, le présent et, surtout, un passé (1979-1981) où l’action semblait encore possible.

Au final, Pétrole illustre la difficulté de s’entendre autour d’un plan d’action commun. « C’est un texte sur la complexité du changement, de s’attaquer à un système qui repose sur la croissance à tout prix, et dont le pétrole est la pièce centrale, opine son auteur. Aussi : est-ce mieux de rester à l’extérieur pour critiquer le système ? Ou d’essayer de changer les choses de l’intérieur ? De mettre de l’eau dans son vin et de négocier avec l’autre partie afin d’essayer de faire bouger les choses ? Bref, la dynamique de la confrontation ou du dialogue. » Avec son protagoniste scientifique qui en vient à travailler pour une compagnie pétrolière, la pièce pose donc l’éternelle question : peut-on changer le système en y œuvrant ou est-ce lui qui finit fatalement par nous transformer ? « Dans le fond, ça a l’air d’une pièce sur les changements climatiques. Mais, pour moi, c’est davantage sur le changement, décliné de différentes manières. »

François Archambault a appuyé ce qu’il qualifie de « fiction documentée » sur de nombreuses recherches, mais avec le souci de ne pas écrire une œuvre didactique. « Je voulais que [la pièce se passe] aussi sur le plan des émotions. C’est toujours ce qui m’intéresse : raconter comment la petite histoire et la grande Histoire s’influencent. »

Pour son auteur, renversé par notre inconscience et notre apathie collectives, Pétrole est une pièce engagée – « dans le sens où je m’y suis engagé totalement, de cœur et d’esprit. J’ai tellement travaillé dessus ! » – mais pas militante. Reste que le dramaturge a pu y canaliser son fort sentiment d’impuissance. « J’ai eu l’impression d’être dans l’action, même si je ne sais pas si elle sert à quelque chose – je l’espère ! C’est la seule façon dont je peux avoir une emprise là-dessus en ce moment. Ma façon d’agir à moi, c’est d’écrire. »

Quel peut être le rôle du théâtre à l’égard de cet enjeu essentiel ? François Archambault, qui ne voulait pas non plus écrire une pièce moralisatrice, avoue l’ignorer : « Je ne peux pas avoir la prétention de dire que je vais changer le monde. Mais en tant que créateur de fiction, j’avais comme l’intuition qu’il fallait raconter des histoires qui parlent de ça. Comme on raconte des histoires qui parlent d’amour, de guerre, de famine, d’injustice raciale. »

Et la crise climatique, juge-t-il, est un sujet dont on n’a pas traité si souvent. « Ce n’est pas facile de l’aborder à travers un récit, parce qu’il y a là quelque chose d’abstrait, constate l’auteur. Et c’est dur d’avoir des solutions. Je n’en ai pas davantage. Mais je pense qu’il faut éveiller une conscience, [amorcer] une discussion sur cette situation qu’il est si facile d’essayer d’ignorer. Je crois que la fiction permet d’entrer dans ces questionnements sans être uniquement dans des chiffres, des questions de degrés [de température]. La fiction donne la possibilité de voir, plutôt, comment cet enjeu affecte la vie des humains. »

Les sujets environnementaux posent donc des défis aux artistes de la scène. Mais quel meilleur espace que le théâtre pour traiter d’un enjeu social sous toutes ses facettes et dans toute sa complexité ? Parions qu’à l’instar de François Archambault, ils et elles seront plusieurs, dans les années à venir, à vouloir s’y attaquer.

1 Christian Saint-Pierre, « Brise-glace », Le Devoir, critique du 14 mars 2019.

2 Marie Labrecque, « ʺCentre d’achatsʺ : magasiner un sens à sa vie », Le Devoir, 12 novembre 2018.

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