Le théâtre offre un espace propice aux changements d’identités, voire au métissage de celles-ci. L’autrice confie l’importance que cette multiplicité du soi revêt à ses yeux en retraçant différentes étapes de son parcours, de son enfance et de sa formation d’actrice jusqu’à la création d’œuvres marquantes et d’une nouvelle encore en chantier, Violence.

À ce moment où j’écris, au plus fort de la deuxième vague de cette pandémie, tout sujet qui n’est pas en lien avec le virus ou le réchauffement de la planète me semble trivial. Est-ce en partie dû au fait que cette situation extrême me rappelle jusque dans ma chair à quel point nous sommes, chacun et chacune d’entre nous, intimement lié·es à la nature ? Si nous sommes de la nature, puisque tout est attaché, avec chaque chose qui meurt une parcelle de nous-mêmes se voit sacrifiée. Je suis les lacs, je suis la forêt, je suis le ciel. Je suis également ce chien et cet écureuil. Je suis cette enfant et je suis le feu. Je suis ce nuage, et le vent qui souffle porte avec lui une partie de moi. Je suis tout ce que mon œil observe.

[media-credit name= »Marlène Gélineau Payette » align= »alignleft » width= »300″]Marie Brassard[/media-credit]

Lorsque j’étais étudiante en première année au Conservatoire d’art dramatique de Québec, Marc Doré, alors directeur, nous envoyait parfois en mission d’observation dans la ville. Il disait : observez. Respectez ce qui s’offre à vous. Ne portez pas de jugement. Ne tentez pas d’analyser. Laissez-vous imbiber par le réel : les artistes sont des éponges… Au retour de ces missions, il nous demandait de faire ce qu’il appelait un xerox. Sans préparation particulière, il s’agissait de recréer notre expérience en la jouant devant les autres : tout ce qu’on avait vu et entendu. Les personnes que nous avions croisées, qui devenaient des personnages, n’étaient qu’un élément parmi d’autres de ces reproductions du réel. Nous devenions aussi le camion et la porte, la tempête et le jukebox, le tonnerre, la table, le café trop chaud, le petit chien et l’ascenseur. Toutes ces choses, bruits, impressions et émotions mélangées, s’emparaient de nos corps et nous nous mutions en tout, dans la représentation de ce ballet du réel qui recrachait la banalité naturelle sous une tout autre couleur, magiquement filtrée par notre vision unique ; xerox paradoxalement si personnel qu’impossible à reproduire par autrui. Le glissement du corps d’une incarnation à une autre s’opérait subtilement, par une altération de la tension musculaire ou une légère torsion de la colonne vertébrale, à l’instar du repositionnement d’une antenne radio permettant de mieux capter certaines ondes pour les diffuser plus clairement.

C’est alors que j’ai appris que cet état, que je connaissais depuis que, pour la première fois, on m’avait mise en situation de représentation, avait un nom : état de jeu. Abandonnée à cette puissante sensation d’envoûtement, ouverte à la manière d’une spirite qui favorise la communication entre le monde de l’au-delà et celui d’ici-bas (le monde des esprits et celui des vivant·es), je comprenais qu’il y a un territoire en chacun·e de nous où des entités sont tapies, en attente que, via un canal, l’occasion leur soit offerte d’apparaître un moment dans le réel, à l’aide d’un langage transgressant les frontières entre animaux, humains, minéraux et végétaux.

Le butō

C’est à cette époque que ma fascination pour le Japon et, plus spécifiquement, pour l’art du butō a pris toute son ampleur. J’avais eu la chance de voir bouger ces corps improbables dans un film documentaire consacré à Tatsumi Hijikata. On pouvait donc faire cela ? Leur rythme très lent, leur nudité et leurs postures étranges, parfois suspendues dans l’immobilité, me captivaient. Cette audace à plonger dans le réel à une autre vitesse, ce courage d’embrasser l’abstraction, me touchait au plus profond de mon être. Je reconnaissais là quelque chose, comme si, de tout temps, j’avais eu en moi ce savoir, qui ne demandait qu’à être validé pour s’épanouir.

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Au théâtre comme au cinéma, on entend souvent dire que ceux et celles qui jouent se glissent dans la peau d’un personnage, comme s’il s’agissait d’un gant qu’on enfile. Je retrouvais cette image, si clairement incarnée dans la recherche que ces artistes japonais·es faisaient autour du corps vidé de son âme, se rendant disponibles et accessibles aux éléments et aux spectres qui allaient les habiter. Un corps vide, aisément pénétrable, tout offert à l’imprévu, ce corps à l’écoute, empathique, me bouleversait.

Cela n’a pas été fait en toute conscience, mais je réalise maintenant, des années plus tard, que Jimmy, le protagoniste de mon premier spectacle solo, Jimmy, créature de rêve, est sans doute né de cette fascination que j’avais. Jimmy est un être qui n’existe que lorsqu’il est rêvé, prisonnier du corps que le songe lui impose : tantôt homme, tantôt femme ou enfant, parfois même animal, empruntant souvent malgré lui l’apparence des êtres qu’il rencontre, il souffre. Sa douleur est provoquée par ce constant état de nostalgie dans lequel il est baigné chaque fois qu’il repense à cette identité idéale, qui fut jadis pour un temps la sienne, scellée par le baiser amoureux de Mitchell, l’homme de sa vie rencontré dans un songe.

Chaque être que croise Jimmy, chaque animal ou chaque objet se mêle à lui et le transforme. Il voudrait être « un ». Mais tout joue contre lui ; et tout événement dans le déroulement des songes qu’on lui impose, dont il est l’acteur, l’éloigne de cet état paradisiaque, cet éden où pour un long temps il a pu s’abandonner entier dans le silence d’un baiser immobile. Son idéal de bonheur aura été cristallisé par cette vision sublime de lui-même et de son amoureux, tous deux figés dans le temps et l’espace du rêve, là où il lui aura été permis de s’ancrer longuement à son identité pure et, selon lui, parfaite. Mais le temps mouvant le rattrape et le transforme, comme il le fait avec nous tous et toutes, êtres du réel.

L’invisible

Laura Albert, autrice américaine longtemps masquée sous l’identité de l’auteur fictif JT LeRoy, prétend toujours qu’elle est réellement habitée par plusieurs personnes, dont JT, et que, grâce à l’écriture, elle permet à ces êtres habitant un corps inadéquat de s’exprimer. Le phénomène des pseudonymes, d’Émile Ajar à Vernon Sullivan, n’est pas rare. La particularité de JT LeRoy est que Laura Albert lui a également donné vie en lui permettant de s’incarner physiquement dans le corps que sa belle-sœur, Savannah Knoop, lui prêtait. C’est ce duo composé de Laura et de Savannah, l’une lui prêtant son esprit et l’autre son corps, qui rendait possible l’existence hors de la fiction de cet être improbable au regard profond, travesti fantasmagorique qui défiait les clichés et transcendait les genres. Le premier roman de LeRoy, Sarah, était un récit autobiographique fantasmé, où il était question de lui, enfant, élevé par sa mère, une prostituée exerçant son métier dans les haltes pour camions le long des autoroutes américaines. Plusieurs ont été touché·es par ses histoires et charmé·es par la personnalité excentrique et rebelle de cet être séduisant qui écrivait si bien, et certaines personnes en sont même tombées amoureuses. La ruse éventée, ceux et celles qui s’y sont laissées prendre se sont senties trahies, et, humiliées, ont tourné le dos à celle de qui, pourtant, émanait toute la substance de ce personnage inventé.

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Cette formidable histoire a été le déclencheur du récit éclaté de mon spectacle L’Invisible. J’ai alors eu envie de m’attarder à ce qui échappe à notre regard en tentant, comme il me plaît souvent de le faire, de mettre en valeur les sons qui sont la manifestation d’éléments invisibles, comme la lumière, par exemple, qu’on ne remarque que lorsqu’elle frappe quelque chose, mais dont les éléments qui la véhiculent produisent des bruits, que j’ai voulu amplifier sur scène. Dans le récit du spectacle, j’imaginais alors la détresse de l’enfant dont la vie était racontée dans le livre, alors qu’il apprend lui-même qu’il n’est qu’une créature inventée qui, à l’instar de Jimmy dans le rêve, devra éternellement errer dans le récit du livre, puisqu’il ne lui sera pas permis d’évoluer et de grandir en tant que lui-même au-dehors de la fiction autrement qu’en devenant le personnage hybride de JT LeRoy, être humain chimérique dans la réalité.

Lorsque j’étais adolescente, dans les milieux d’artistes que je fréquentais, la fluidité des genres et l’affirmation d’une personnalité excentrique étaient tout à fait acceptées. J’aimais bien me définir moi-même comme un être androgyne et, au fil de mes humeurs, je favorisais par mes vêtements l’exposition de l’un ou l’autre de mes visages. Cela m’était permis et je me sentais libre de présenter au monde le spectre de mes personnalités possibles. Quand j’ai découvert le plaisir que j’éprouvais à jouer sur scène, j’ai compris que grâce à l’idée du spectacle officiellement permis, offert aux autres, ce spectre allait s’élargir.

Le jeu était pour moi l’affirmation de mon refus de n’avoir qu’un nom. Dans ma vie comme sur scène, il n’y aurait pas de permanence et tout serait appelé à illustrer l’écoulement, la fluidité du temps et de l’espace qui, comme la vie, ne sont jamais figés. L’identité à laquelle on tend à s’accrocher pour ne pas dériver allait chez moi se colorer et se transformer, et j’étais heureuse de cela, de la permission que je m’accordais à moi-même, en devenant artiste du théâtre et de la performance, de plonger profondément dans ce plaisir que le jeu me procurait.

Violence

Me revoici à nouveau captivée par la culture japonaise si complexe, riche et mystérieuse. Cette fois, ce sont les kami ou yokai, ces fantômes, créatures de légendes issues de la philosophie animiste shinto, qui sont l’objet de ma fascination. Ils sont des esprits bénéfiques ou maléfiques qui peuplent la terre et, sans tabous eux-mêmes, ils ne choquent pas. Ils peuvent emprunter simultanément ou alternativement des formes animales, végétales, minérales ou humaines ; tout leur est permis. Ils séduisent par leur audace, et la fluidité de leur incarnation est éblouissante. Certains font l’objet de culte, comme le renard, Kitsune, qui parfois prend forme humaine.

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Violence, le spectacle que je prépare avec des collègues japonaises et d’autres artistes d’ici et d’ailleurs, m’a été inspiré par une phrase magnifique prononcée par ma filleule, Léone, lorsqu’elle était toute petite. Pointant du doigt un minuscule point dans le ciel d’un livre illustré rapporté pour elle du Japon, elle s’est exclamée : « Regarde, on dirait une petite fleur japonaise qui n’est pas encore née. » J’ai voulu prêter à cette profonde remarque l’attention nécessaire, en la déployant sous forme de spectacle, qui, sans en avoir l’air, est un hommage à l’intelligence et à l’imagination des tout petits enfants, qui souvent, à peine arrivés dans la vie, s’expriment avec la sagesse des grands êtres, des humains d’exception. L’éducation prodiguée aux petit·es est une entreprise délicate qui consiste à les protéger tout en préservant le trésor de leur liberté de penser, de l’autonomie de leur regard frais posé sur la vie et de leur droit absolu d’être comme elles et ils le veulent, individus à la fois multiples et uniques. La violence dont je veux parler, c’est celle qui cherche à nous amputer de cela, de la richesse et de la complexité de ce qui nous compose, nous forme et nous transforme.

Dans ma pratique artistique, la création et la mise en scène de créatures chimériques m’est toujours apparue comme étant une forme de résistance, en réaction au dogmatisme et à l’intolérance de certaines sociétés et de certains humains, qui cherchent à imposer à chacun·e l’endossement d’une identité précise et immuable qu’il faudra adopter devant les autres, pour échapper au risque d’effrayer ou d’être rejeté·e. Il en va de même pour les points de vue ou les allégeances. C’est de cette manière que le théâtre que je crée avec mes collègues est politique : en empruntant le langage du rêve, cette langue libre dont nous savons tous et toutes instinctivement faire usage, il invite à s’abandonner à l’errance bienfaisante dans les territoires oniriques, là où les frontières floues inspirent les actions, les transformations et les révolutions poétiques qui, à leur tour, bouleversent le réel.

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