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Enjeux : Festivals et échanges internationaux : l’invitation au voyage intérieur

Au moment où Montréal et Québec passaient en mode « zone rouge » et où les théâtres de plusieurs pays d’Europe étaient sommés de fermer leurs portes pour cause de confinement ou de couvre-feu, les interrogations étaient nombreuses quant à l’avenir des échanges internationaux en matière d’arts vivants.

Qu’elles semblent cruellement lointaines et hors de portée, ces occasions offertes au public montréalais de découvrir le travail et les innovations d’artistes d’Afrique, d’Europe ou d’Amérique du Sud dans le contexte d’événements comme le Festival TransAmériques (FTA), la série Danse Danse, le Festival Fringe ou, encore, en faisant un tour du côté de l’Usine C ou du MAI (Montréal, arts interculturels) !

Lors d’un entretien virtuel qu’il mène depuis les locaux du FTA, Martin Faucher prend une pause de son quotidien défiguré par la pandémie, pour faire le bilan de ces derniers mois surréalistes. Pour celui qui a annoncé sa décision de quitter la direction du Festival en décembre 2019, tous les plans se sont écroulés depuis mars 2020. À commencer par son agenda de déplacements intercontinentaux, au cœur de son mandat de directeur artistique.

« Déjà, vers la fin de l’année, on sentait qu’un effondrement, une fin d’un monde s’en venait », concède-t-il en faisant référence à la crise climatique, lui qui affirme composer avec de grandes incertitudes et la possibilité que le FTA 2021 n’ait tout simplement pas lieu. Dans les derniers mois, il a dû apprendre à jongler avec les mesures sanitaires nouvelles (et parfois contradictoires) imposées aux théâtres montréalais. Mais dans l’immédiat, pas question de jeter la serviette ; tant qu’il y a de l’espoir, le rêve d’une prochaine édition continue : « C’est dur. Le mieux que je puisse faire en ce moment, c’est de bâtir une programmation sans toutefois savoir si elle verra le jour ou pas. »

Spectacles internationaux à très petites distributions pour salles occupées à 25 % de leur capacité, programmation axée sur la création nationale, objectifs de rentabilité résolument plus modestes… Le FTA espère renaître en 2021, après avoir été annulé en 2020 pour cause de pandémie mondiale. À propos de l’esprit des spectacles pressentis, Martin Faucher se montre sans équivoque : aucune œuvre ayant comme thème central la COVID-19 ne prendra l’affiche du prochain Festival ! Le directeur artistique du FTA ne passe pas par quatre chemins : il en a soupé des écrans. Une telle surdose de communications virtuelles en contexte d’isolement teintera assurément la couleur que prendra le Festival, qu’il pilote ces jours-ci « à vue de nez ». « Pour l’instant, on fait tout pour avoir des spectacles qui travaillent avec le vivant et autour de l’être humain. Je ne veux pas de captations », tranche Martin Faucher.

Quand le rideau tombe sur la planète

Les festivals et les scènes de la planète entière, frappés durement par la pandémie, ont rivalisé de débrouillardise et de créativité pour faire briller dans l’obscurité leur existence et leur mission artistique. Le Festival Fringe d’Édimbourg, par exemple, a tenu une édition en ligne avec des captations de plusieurs spectacles prêts à être présentés. Sorte de plan B de fortune, afin de permettre à des artistes émergent·es d’exercer leur métier en temps de confinement, cela aura au moins contribué à garder en vie cette plateforme importante pour la circulation internationale de l’art vivant.

Annulé en juillet, le Festival d’Avignon a pu revivre le temps d’une petite semaine en octobre 2020, avec la conception d’une modeste et intime version de l’important événement théâtral. Puisque plusieurs théâtres d’Europe sont restés ouverts et actifs jusqu’en novembre 2020, certaines compagnies du Québec ont pu voyager et rayonner hors de nos frontières, en dépit des restrictions sanitaires.

« Pour certaines compagnies, le marché domestique d’ici n’est pas assez développé, affirme Danièle De Fontenay, directrice artistique de l’Usine C. La tournée et les possibilités d’échanges de diffusion deviennent alors essentielles, pour permettre à des spectacles d’exister. Ces échanges s’inscrivent aussi dans un projet de développement durable qui vise à prolonger le temps de vie des spectacles et à éviter de produire dans une optique de ʺcréer-jeterʺ quelque chose qu’on répète de trois à quatre mois, qui est joué une trentaine de fois et cesse ensuite d’exister. »

En plus de rendre possible le développement de liens avec d’autres publics et d’aller à la rencontre d’artistes d’ailleurs, les résidences croisées internationales offrent dans certains cas aux artistes d’ici la possibilité de participer à des ateliers rémunérés, avec un soutien dramaturgique et un lieu de travail favorable à la création.

Avec les moyens du bord, certains projets ont émergé malgré les quarantaines et les fermetures. En l’absence du festival d’écriture Actoral à Marseille, un événement radiophonique a vu le jour. Certain·es artistes, comme la chorégraphe Dana Michel, ont réussi à se rendre en Europe et à faire de petites tournées dans des villes où les salles demeuraient ouvertes.

« En mars, au moment où la pandémie était déclarée, nous préparions une célébration autour de la production de Tom à la ferme (Tom na Fazenda), de la compagnie brésilienne Cia Corteio, et nous préparions l’arrivée de compagnies suisses et guinéennes. Il a fallu annuler les spectacles, rembourser les billets… » relate la directrice artistique de l’Usine C, qui avoue que l’improvisation a pris le pas, comme mode de fonctionnement, dans ce centre de création et de diffusion, qu’elle a cofondé avec Gilles Maheu.

Le blues des arts de la scène

Si on lorgne du côté de 2021, on comprend que l’espoir jumelé à des attentes raisonnables guide les destinées de la circulation internationale des arts de la scène. Le festival torontois Luminato, par exemple, prévoit une édition complètement canadienne. Relativement épargné par les ravages de la COVID-19, le PuSh International Performing Arts Festival de Vancouver s’en tire assez bien et prévoyait la tenue de spectacles intérieurs à l’hiver 2021.

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Lors de notre entretien, Danièle de Fontenay croisait les doigts pour une réouverture en janvier 2021. « Nos spectacles invités internationaux sont programmés pour la fin avril, début mai. Donc, on a peut-être une chance de compléter notre saison », dit-elle. Quant aux prochaines années, elle dit vivre d’espoir, en souhaitant que les liens internationaux tissés au fil des ans se renoueront facilement et que la circulation des œuvres reprendra son cours. De la pandémie, elle tire certaines leçons. Notamment, elle évoque le besoin de bonifier la diffusion hors de Montréal : « Puisque cette pause est forcée, on devrait en profiter pour consolider le réseau de tournée à l’échelle de toute la province. »

Pour Martin Faucher, qui s’apprête à tirer sa révérence à la tête du FTA, les temps actuels sont bien différents des années où il pouvait faire jusqu’à 12 déplacements en Europe pour voir des spectacles et concevoir la programmation du Festival. « On ne sait pas ce qu’il se passe pour plusieurs artistes que l’on suit, en France ou en Belgique. Cela dit, les invitations ont été envoyées aux artistes qui devaient se produire en 2020. Mais cette semaine, une compagnie nous a dit que le spectacle qu’elle devait créer cette année n’existerait pas, que ses artisan·es étaient rendu·es ailleurs. Il y a des décisions radicales qui se prennent en ce moment, des montages financiers qui deviennent impossibles, des résidences de création qui disparaissent, des gens qui décident de réorienter leur carrière. »

Selon lui, ce temps d’arrêt de 2020 aura été un moment tout indiqué pour repenser notre rapport à l’exclusivité, à la nouveauté et à l’éphémère. « Dans le monde des festivals, il y a une notion de surconsommation, de jeter après usage, qui est fortement critiquée. »

Une année ou deux pour se rendre compte à quel point la circulation internationale est essentielle à l’écosystème de l’art vivant et pour voyager sans bouger : c’est peut-être ce qu’il faut pour réellement apprécier cette possibilité d’avoir accès aux créations d’ailleurs.

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