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Tout à la fois utopie, poisson des abysses, mont enflammé d’Anatolie, être mythique proche de l’hydre, avec laquelle on la confond, elle est aussi une chèvre ayant passé son premier hiver, tout autant que le mirage qui disparaît dès qu’on s’en approche. Précisons : la chimère ne correspond pas à une de ces définitions ; elle représente tout cela à la fois. Elle incarne, à travers les millénaires, une multitude, une construction tout en déséquilibre de plusieurs membres rapiécés en un assemblage insensé qui rappelle la transformation aussi bien que le danger, le rêve que l’horreur.

Il y a de cela un siècle, l’année dernière, nous avions envie de discuter de la figure du monstre. Celle-ci nous a vite submergé·es, non seulement par le nombre de ses évocations et l’éventail de possibilités, de sens, d’angles d’étude qu’elle engendrait, mais aussi par la réaction enthousiaste de ceux et celles avec qui nous en avons parlé. La chimère s’est vite imposée, car elle nous donne l’occasion de rendre compte de l’éclatement formel que nous vivons dans les arts du spectacle vivant et du caractère composite, forcément impur, de toute œuvre et de toute création qui rend difficile, voire impossible ou inutile, l’acte de se définir de façon unifiée.

Par quel bout prendre cette figure qui, nous le pensons, permet une lecture originale du monde du spectacle ? Par tous les bouts en même temps. Sophie Pouliot et moi-même cherchions à composer une ode baroque à la complexité du monde grâce à laquelle nos collaboratrices et collaborateurs, nos lectrices et lecteurs, réfléchiraient sur la métamorphose, l’onirisme, l’identité, le polymorphisme, le devenir humain, mais aussi sur la pluridisciplinarité et, de manière plus globale, sur le caractère fugace, parfois menaçant, toujours multiple de nos horizons.

Notre terrain d’étude est vaste : du Québec au Rwanda en passant par le Brésil et le Japon, du théâtre de Marie Brassard aux poèmes en langue des signes de Mauricio Barreto, des personnages d’Étienne Lepage à ceux de Dorothée Munyaneza et de Dave Jenniss, des bouffon·nes aux cyborgs, du témoignage à l’analyse sémiotique, la chimère devient un vecteur de déviation, de révélation et d’accumulation. Ce monstre de dossier, nos collaboratrices et notre collaborateur l’ont saisi à bras-le-corps avec une fougue inspirante.

Pour ouvrir le bal, tournons-nous du côté de l’identité. En revenant sur la démarche l’ayant menée à créer Genderf*cker, l’actrice et performeuse Pascale Drevillon (notre couverture) précise sa relation avec le stéréotype, le regard de l’autre et la pression de la représentation. Suzie Wordofa, spécialiste des théâtres francophones africains et antillais, considère la chimère du point de vue du sang et de la filiation, en se penchant sur deux pièces africaines, Unwanted de Dorothée Munyaneza et La Dame du café d’en face de Koffi Kwahulé.

Passons par les personnages. Dave Jenniss, directeur artistique d’Ondinnok, nous livre une réflexion sur les entités mi-humaines mi-animales de l’imaginaire autochtone et le travail de l’interprète menant à les incarner. Annab Aubin-Thuot, clowne et poète, nous présente par la suite un historique de la bouffonnerie et explore différents concepts liés à la figure du bouffon, tels que le clown noir.

Du côté du métissage, Marie Brassard nous parle des changements d’identité de ses personnages en revenant sur son parcours, depuis son entrée au Conservatoire d’art dramatique jusqu’à son dernier spectacle, Violence, qui aurait dû être présenté dans l’édition 2020 du Festival TransAmériques. Caroline Mangerel, quant à elle, nous propose une vision de la pluridisciplinarité du point de vue de la traduction intersémiotique à travers les œuvres des Brésiliens Mauricio Barreto et Paula Carneiro Dias.

Les deux derniers textes nous encouragent à perdre pied et à reconsidérer la notion d’espace. Espace déconstruit, d’abord, avec l’article de Mégane Desrosiers sur la posthumanité, fort à propos ces jours-ci ; espace intime, enfin, dans lequel nous amène Virginie Chauvette, qui explore les degrés de conscience dans l’œuvre d’Étienne Lepage.

À votre tour de parcourir ces méandres. Puissiez-vous ressortir de ce labyrinthe interloqué·es ; puissiez-vous, surtout, remettre en question votre conception du monde, de l’autre, et de la normalité.

À propos de

Membre du comité de rédaction de JEU, Philippe Mangerel est écrivain de l’hybride. Lauréat 2009 du prix de la nouvelle Marcel F. Raymond, il adapte et met en scène Hamlet-machine de Müller (Paris, 2005), écrit et interprète L’Archange (Montréal, 2010) et danse pour différents projets. Ses sujets d’étude : la cruauté, l'identité, les monstres, les cordes...

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