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We thought we were simply looking at art but we were facing an abyss.
– Philip Monk

 

Elle dégouline. Partout. Pour tous les goûts. Flamboyante, en robe de soirée. Hollywoodienne, même. Hypocritement cinématographique. Graphique. Esthétique.

En mode capitaliste, elle est publicitaire. Un point c’est tout.

Au quotidien, elle est sourde, rampante, omniprésente. C’est quand elle est domestique qu’elle est la plus sauvage, dangereuse. Ordinaire. On l’ignore tellement elle est banale. À tous les coins de rue. Une maladie à laquelle on s’habitue.

Quand elle se fait silencieuse, elle joue dans les neurones, et se retourne contre nous. Dans ses déclinaisons pathologiques, elle peut être fatale. Si on s’en remet, les cicatrices invisibles nous auront dévisagé·es. C’est ce qu’elle fait. Elle dévisage.

Depuis toujours et à perpétuité.

Elle est héritage. Autrement dit, elle coule dans nos veines, notre ADN. Elle est biologique. Quand on sort la loupe et qu’on y regarde bien, elle est étatique, systémique, structurelle, historique, politique. Génocidaire, quand le pire advient. Elle est dans le silence de la savane et aux infos de 22 h. Elle est intime chez la voisine et exotique en Afrique.

Elle se plie en origami, dans la petite poche d’en arrière, et leurre les enfants.

Moins innocente, en fin de soirée, elle est mascara sur les joues.

Dans les livres anciens, elle est mythologique. Et cruellement magnifique, sur une belle musique.

La violence. La violence. La violence.

Pas étonnant, vu cette polymorphie et cette omniprésence, qu’on veuille s’en servir pour faire frémir le public, le faire réagir. S’assurer qu’il ne s’endorme pas. Faire parler de soi. En donner pour son argent.

Ou alors, si nos intentions sont plus nobles, pas étonnant qu’on ait envie de rendre compte de la fascination qu’elle exerce, du pouvoir et du poids qu’elle a.

Tout est dans la manière

Dans ce dossier qu’il m’est donné de codiriger avec Philippe Mangerel, nous nous interrogeons sur les représentations de la violence dans les arts vivants et, plus particulièrement, dans la danse et la performance.

Pour ce faire, nous déplions l’origami et examinons le spectre de la violence dans le monde, et comment elle se traduit sur scène. Quelle est son origine ? Comment l’utilise-t-on ? Dans quel contexte ? Quel pouvoir d’évocation et de provocation a-t-elle ? Quelle en est la valeur ? Comment la mesure-t-on ? Quels en sont les lieux communs ? Et surtout, quelle posture morale adopter ?

Mathieu Doyon

Nous tentons d’aller gratter là où ça fait mal, de soulever un peu la gale et de faire jaillir le pus et le sang. En ouverture de dossier, Lara Kramer arbitre un combat entre la grande histoire génocidaire du Canada et son histoire familiale, qui trouve résolution dans une œuvre où l’intime et l’extime dialoguent constamment. Son texte est profond et puissant. Comme sa personne.

En croisant les réponses de Dana Michel et d’Olivier Choinière, Mario Cloutier nous donne à voir les perspectives complémentaires de deux artistes que tout semble opposer. Dans le coin droit, Dana Michel se met en scène dans une œuvre hautement performative et présente son travail surtout à l’étranger. Dans le coin gauche, Olivier Choinière pense le Québec dans une démarche où le discours social s’incarne par les mots.

Dans une exploration sensible d’œuvres chorégraphiques marquantes, la fidèle collaboratrice Guylaine Massoutre, critique et théoricienne de la danse, expose la fascination des artistes pour la violence, pose la question de son emploi comme outil dramaturgique, et observe les implications morales de son utilisation.

Si Rhodnie Désir, dans une belle entrevue menée par Philippe Mangerel, se penche sur le long et périlleux passé esclavagiste, elle réussit l’exploit de transformer ce poids en matériau. Ses mots, ses gestes en font foi. Les blessures du passé cicatrisent sous ses pas.

Larry Dufresne

À la fois doctorant et praticien au sein de la compagnie française Quai 6, Enzo Giacomazzi analyse les violences performatives, politiques et auto-infligées de l’artiste russe Piotr Pavlenski. Il dissèque les scènes obscènes que crée celui qui prend plaisir à brouiller les frontières entre l’objet et le sujet.

Angélique Willkie, pédagogue, dramaturge et danseuse de renommée internationale, explore les coulisses et jette un regard sur les forces en opération entre créateur ou créatrice et interprète, avec ou sans s. Témoin de centaines de processus de création, elle décrit les relations complexes et complices qui se mettent en place dans l’élaboration d’images de violence et de cruauté.

Alexie Legendre écrit sur les danses nées de contextes oppressifs. Voguing et waacking sont les trames de grandes flamboyances et contestations. Elle observe comment le corps devient alors réceptacle des violences, et la danse, territoire de résistance.

Clothilde Cardinal, directrice de la programmation à la Place des Arts, revient sur son parcours de spectatrice professionnelle. En sa qualité de programmatrice, elle sert de pivot entre l’œuvre et ceux et celles qui la reçoivent, et définit son rôle comme un trait d’union entre l’artiste et le public. Une position de pouvoir qui implique son lot de responsabilités et une part de profession de foi.

Et moi ?

Pourquoi donc ai-je pensé que ce sujet, les représentations de la violence, serait pertinent aujourd’hui ? En pleine pandémie. Dans ce monde où on ne se touche plus, il me semble parfois que même un coup de poing serait bienvenu. Ne sommes-nous pas collectivement engourdi·es ?

Sans doute faut-il réactiver nos sens et réexaminer nos indécences. Ce qui, au moment où j’ai formé mes goûts esthétiques, dans les années 1990, pouvait sembler être de la subversion, de la provocation, de la bravade, n’est plus vu, lu, perçu de la même façon aujourd’hui. À l’époque, on célébrait les trouble-fêtes, les enfants terribles, les rebelles et les moutons noirs pour finalement se rendre compte, des années plus tard, que nous avions affaire à des artistes nous remâchant souvent un discours plutôt conservateur.

Xavier Curnillon

Mon cerveau malléable a reçu des images très crues. Godemiché dans le cul. Excréments répandus. Simulations de viol. Épuisement extrême. À la limite du soutenable. Femmes marionnettes. Princes charmants des temps modernes. Corps ultraperformants. Négation des sentiments. Et surtout, surtout, tout ce qui n’existait pas. Les histoires qui ne sont pas racontées. Les destins niés. Les corps non représentés. Ça aussi, c’est une forme de violence.

Je dis cela sans doute pour me justifier un petit peu, mais une partie de mon œuvre s’est certainement construite en mimétisme aux chocs esthétiques que j’ai pu vivre. Et une grande part, heureusement, en réaction à ceux-ci.

Je pense que moi aussi, j’ai voulu ces images et ces émotions fortes. J’ai voulu dire : ô mon dieu, le monde est cruel et, pour cela, je vous envoie un splash de tomates à la figure pour bien illustrer mon point. Et j’en remets avec une tonne de Nutella parce que, oui oui, on est dans la merde (Junkyard/Paradis, 2010).

Mathieu Doyon

Plus tard, je n’ai plus voulu contrôler l’effet de ce que je faisais. Comme une façon de m’affranchir, de me dégager du joug du public. Comme une façon de faire naître au monde des œuvres qui se passent de justifications. Désormais, je laisse l’art advenir. Par accident. Par une suite de hasards. C’est à l’œil qui regarde de décrypter l’intention. J’emprunte à la mythologie, à la culture populaire, à l’illogisme des rêves, à la littérature, mais, surtout, je désemballe mes petites hontes. C’est là où je me fais violence. Puis, je vous balance au visage le mot « nègre » (Danse Mutante, 2019), et vous dites d’accord. Je vous offre mes bourrelets en pâture (Icône Pop, 2016), et vous dites ok. J’étale devant vous mes insinuations incestueuses (Animal Triste, 2016) et, étrangement, vous dites oui à cela aussi. Alors, je comprends ce que je savais déjà. Tout. Absolument tout est dans la manière.

Aujourd’hui, quand je m’observe créer, je vois mes lacunes, mes manques, mes déficiences. Je les exhibe à la vue de tous et de toutes. Je les donne en offrande. Et espère transformer ces maux ordinaires en butin de guerre. Mais vite, je m’ennuie, alors j’ai tendance à demander plus, plus fort, plus vite, plus vrai. Ce désir d’intensité se traduit parfois par une férocité. Il m’arrive de grogner, presque de jouir. Moi, je n’y vois que de l’amour. Mais quand on me regarde de l’autre côté, je conçois qu’on puisse y voir une brutalité. Pourtant, je les aime, ces artistes qui se glissent dans la peau de mes œuvres. Cette forme d’amour n’a pas de nom. Un genre de désir qui s’abîme dans celles et ceux qui deviennent nos intuitions, devancent nos pensées, incarnent nos fantasmes. Il y a un mot à inventer pour cela. Et, peut-être, ce mot pourra baliser la puissance de ce rapport profond, ambigu, inquiétant même, qui se dessine entre la créatrice que je suis et les interprètes qui me suivent.

Et si, maintenant, je mets la violence en scène, elle est en demi-ton, entre les lignes, en contrepoint, en courtepointe. La violence est toujours magistrale quand elle se tisse avec de la beauté.

Comme je le disais : cruellement magnifique, sur une belle musique.

Un commentaire

  1. quel texte fort et beau et fort!

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