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Articles de la revue Dernier numéro JEU 178 : Représentations de la violence

Dossier : L’art politique, une sentinelle pour Pavlenski

Figure de l’art contemporain russe, Piotr Pavlenski remet en cause notre appréciation émotionnelle de la violence en provoquant son renversement par des actions d’art politique qui tentent de mettre en lumière les mécanismes d’oppression des pouvoirs en place.

Né en 1984 à Leningrad, en Russie, Piotr Pavlenski compte parmi ces artistes d’art-performance dont l’histoire retiendra très certainement les actions. Pavlenski dérange jusqu’à l’indignation, autant qu’il intrigue et suscite l’intérêt. Il crée des événements qui n’ont de cesse de provoquer de vives réactions en Russie et, depuis son arrivée en France en 2017, au sein du gouvernement d’Emmanuel Macron. Formé dans un premier temps à l’Académie d’art et d’industrie Stieglitz de Saint-Pétersbourg, puis à la Fondation Pro Arte, Pavlenski a quitté ces établissements, estimant que ces derniers participaient à une propagande de la pensée et d’un mode de vie nourris par l’idéologie politique au pouvoir. Jugé comme radical ou activiste, il est qualifié par Michel Eltchaninoff, dans la préface du livre de l’artiste, Le cas Pavlenski : la politique comme art, comme un « homme et [un] artiste entier [qui] ne se laisse pas scinder par autrui[1] ».

Penser l’action

C’est en juillet 2012 que Pavlenski réalise sa première action : Suture. Par solidarité avec le collectif Pussy Riots, arrêté quelques mois plus tôt pour avoir orchestré une « prière punk » dans la cathédrale du Christ-Sauveur de Moscou, l’artiste se coud les lèvres et se tient debout, devant la cathédrale de Kazan, attendant l’intervention de la police. Cet acte hérité de David Wojnarowicz, qui s’était cousu la bouche en protestation aux silences des hommes politiques qui se refusaient à lutter contre la pandémie du sida à la fin des années 1980, est devenu un des symboles de la censure. En le réutilisant, Pavlenski tend cette fois à provoquer les autorités russes par rapport à leurs propres systèmes d’oppression. En se forçant lui-même au silence, il leur renvoie l’image de ce qu’elles tentent de faire subir aux artistes et à la population. Le silence qu’il s’impose devient donc un moyen d’action et de protestation politique, l’artiste devançant la pression étatique et policière, en leur demandant de faire parler une bouche cousue d’une lèvre à l’autre.

Archives publiques de Piotr Pavlenski

L’année suivante, l’artiste réalise deux actions intrinsèquement liées au retour à la présidence de Vladimir Poutine en 2012. La première s’intitule Carcasse. Pavlenski se trouve nu, enroulé de fil barbelé, devant l’entrée du Parlement, à la vue des passant·es, pour symboliser l’existence humaine prise dans un système législatif d’ordre et de répression. La seconde, Fixation, considérée aujourd’hui comme la plus virulente et probablement celle ayant permis à l’artiste de se faire connaître à l’international, se déroule lors de la Journée de la Police (le 10 novembre en Russie). Les images de cet homme nu, le scrotum cloué entre les pavés de la Place Rouge, ont suscité de nombreuses réactions. Cependant, on peut regretter que la plupart des médias n’aient pas mis de l’avant l’histoire derrière ce geste, mais plutôt le caractère spectaculaire de l’action. Ce que Pavlenski tentait d’exposer ce jour-là n’était nul autre que la reproduction d’un geste communément accompli par les détenus dans les prisons russes, qui se déroule de l’autre côté des clôtures mises en place par l’État, loin du regard de la population. Par ailleurs, cette action peut être mise en parallèle avec celle qui a eu lieu un an plus tard, où l’artiste, assis sur le mur de l’Institut psychiatrique Serbski, à Moscou, s’est volontairement coupé le lobe de l’oreille droite avec un couteau. En choisissant le lieu historique de la psychiatrie punitive en URSS, l’action Séparation, tout comme Fixation, visait à abolir métaphoriquement ce mur qui sépare les populations au sein même de la capitale russe, tout en dénonçant un système mutique. Mettre en lumière l’hypocrisie des pouvoirs politiques est l’un des enjeux principaux des actions de Pavlenski. Alors que la France l’accueille à titre de réfugié politique en mai 2017, il incendie les portes de la Banque de France à Paris, Place de la Bastille, en octobre de la même année. Par cette action nocturne nommée Éclairage, Pavlenski entend renouer avec l’histoire de la Révolution française, qui a vu cette ancienne forteresse prise d’assaut en 1789, aujourd’hui remplacée par une « forteresse bancaire ».

Une démarche combative

Qu’importe les moyens utilisés, Piotr Pavlenski s’engage corporellement et intellectuellement dans chacune de ses actions. Au-delà de la multiplicité des formes et des contextes, on peut relever des points communs à l’ensemble de ces événements.

Le premier d’entre eux est relatif au contexte invisible que Pavlenski aborde par ses actions et qu’il transpose dans le domaine public, afin d’obliger la population à y faire face. Si cela peut paraître nécessaire dans un pays tel que la Russie, où la dérive autoritaire de Vladimir Poutine se poursuit depuis plusieurs années, beaucoup s’interrogent quant à la légitimité de ses actions menées en France. Récemment et pour la première fois, l’artiste, avec l’intervention Pornopolitique, ne vise plus directement un symbole, mais un personnage public par lequel le symbole serait atteint. En février 2020, il diffuse sur son site internet des vidéos masturbatoires mettant en scène Benjamin Griveaux, alors secrétaire d’État, porte-parole du gouvernement de la République française et candidat à la mairie de Paris. Depuis plusieurs années, Alexandra de Taddeo, compagne de Pavlenski, suit l’homme politique sur les médias sociaux. En avril 2018, Benjamin Griveaux engage la conversation avec elle, et tous deux développent une relation virtuelle qui se conclut par une rencontre physique et adultère. Par la suite, Griveaux poursuit ses échanges avec elle et lui partage des vidéos intimes. De Taddeo confie, dans un entretien accordé au journal Libération[2], qu’elle a conservé les images pendant plus d’un an, dans le but de se protéger. Le 13 février 2020, Piotr Pavlenski décide de publier les échanges, et son geste est immédiatement rebaptisé par les médias « affaire Griveaux », ceux-ci préférant mettre en avant le scandale et la parole du gouvernement plutôt que de revenir sur le projet initial de l’artiste. Engagé dans la campagne des élections municipales, le candidat se retire en quelques jours à peine, provoquant un chaos politique du même ordre que les sombres affaires à caractère sexuel que le pays a connues au cours des dernières années[3].

Archives publiques de Piotr Pavlenski

Dans des entretiens menés par Mariel Primois Bizot, Pavlenski explique longuement le projet Pornopolitique, en évoquant là encore le contexte qui a permis à l’action d’exister. Interpellé par les mises en scène récurrentes dans les médias du couple Griveaux et de leurs enfants, troublé par le double discours qu’entretenait le candidat entre ses allocutions et les messages qu’il envoyait à madame De Taddeo, l’artiste y a vu une hypocrisie, une discordance entre ses paroles et ses actes. « Pornopolitique avait pour but de reconstruire le lien entre les mots et la réalité[4] », explique Pavlenski, une réalité cachée par la classe politique, qui s’assure de maintenir le silence autour des abus de pouvoir et de domination sur une partie de la population. C’est la première fois qu’une action de l’artiste est censurée : le site internet restera en ligne pendant trois jours, et Pavlenski est aujourd’hui encore placé sous contrôle judiciaire et soumis à l’interdiction de voir sa compagne.

Le deuxième point commun que nous pouvons remarquer dans l’ensemble des événements conçus par l’artiste réside en l’absence de cadre entourant l’action. Pour atteindre les pouvoirs politiques, Pavlenski use de détermination afin de déceler ce qui ne répond à aucune loi. Ses actions déstabilisent entièrement les autorités, puisque ces dernières ignorent la procédure qu’elles doivent suivre pour déloger l’activiste. C’est d’ailleurs pour cette raison que les forces de l’ordre font appel en permanence à des psychiatres avant même de l’interroger. Par conséquent, lorsque, dans son ouvrage, Yves Michaud tente de définir la violence en soulevant notamment son assimilation à « l’imprévisible, à l’absence de forme, au dérèglement absolu[5] », on peut supposer que, chez Pavlenski, elle s’expose en réalité par la forme même de ses actions et non nécessairement par leur fond. Puisqu’il remet en cause les pouvoirs politiques par des actions en dehors de toute norme préétablie, celles-ci sont imprévisibles et jugées alors comme violentes. Toutefois, sa volonté d’agir est assimilée immédiatement à de la folie. Les autorités font un usage quasi constant de l’expertise psychiatrique, cherchant à mettre en évidence que cet homme est simplement fou, donc dangereux et nécessairement agressif. En réalité, l’excès de Pavlenski ne s’affirme pas seulement dans ses actions, mais s’illustre surtout par les réactions des pouvoirs politiques à ces dernières. La violence se trouve dans le contexte lui-même, et c’est au nom de l’art politique que l’artiste tente de rendre visibles les mécaniques du pouvoir, qui cherchent par tous les moyens à décrédibiliser ce qui ne correspond pas à l’idéologie politique en place.

L’art politique comme unique réponse

Archives publiques de Pavlenski

« L’art politique est un art visuel. Il rend visible tout simplement[6] », déclare Pavlenski dans ses derniers entretiens. Le combat que mène l’artiste par ses actions n’est autre qu’une lutte en faveur de la dénomination et de la confrontation à l’art institutionnalisé. Il rappelle qu’à l’époque nazie les pouvoirs qualifiaient d’art dégénéré toute création qui n’était pas en accord avec l’art héroïque (sous-entendu art officiel). Des artistes comme Vincent Van Gogh ou encore Antonin Artaud ont également été les victimes d’un système qui se refusait à voir en eux les porteurs d’un changement de regard sur la société et le monde artistique. Par conséquent, cette démarche se doit d’être constamment réinterrogée et redéfinie par les artistes mêmes pour la faire reconnaître avant que le politique n’en efface et n’en interdise les manifestations. Chaque action que mène Piotr Pavlenski a pour ambition de repousser les limites, de proposer de nouvelles formes qui forcent les autorités à réagir (et donc à prendre position). Pavlenski renverse les rapports sujets/objets pour lever le voile installé devant les mécaniques du pouvoir. Chacun de ses événements devient la réalité, et tout le reste participe à une construction fictive de l’action. En d’autres termes, c’est l’autorité elle-même qui se met au service de l’art politique défendu et déployé par Pavlenski. Que l’on soit en accord ou non avec sa démarche, nous ne pouvons ignorer que les questions qu’il soulève obligent les populations, ou en tous les cas les invitent, à s’interroger et à demander des réponses à ceux et celles qui rédigent les lois.

Pavlenski, tout comme l’actionnisme viennois[7] auparavant, ou d’autres figures artistiques contemporaines, repousse les limites du réel, de son corps, de ses engagements et de nos propres convictions. L’art politique aujourd’hui est sans doute devenu plus que nécessaire et nous demande de réinterroger nos appréciations de la violence et d’entamer, à notre tour, un travail de dénomination.

Concernant les dernières actualités sur Pavlenski : son ex-compagne, Oksana Shalygina, publie un livre, Sous emprise, où elle raconte les agressions et l’emprise psychologique qu’aurait exercées l’artiste pendant leur relation, ce qu’il nie de son côté. Le 23 février dernier, la chambre de l’instruction de Paris rejette les demandes d’annulation de garde à vue demandées par Pavlenski et Alexandra de Taddeo. Son avocat évoqué le pourvoi en cassation.

[1] Piotr Pavlenski, Le cas Pavlenski : la politique comme art, Paris, Louison, 2016.

[2] Quentin Girard, « Alexandra de Taddeo, l’intrigante », Libération, section Société, 16 juin 2020.

[3] On pense évidemment au scandale mettant en cause Dominique Strauss-Kahn en 2011, accusé d’avoir agressé sexuellement Nafissatou Diallo à l’hôtel Sofitel de New York, mais également à l’affaire George Tron (2011), accusé de viols et d’agressions sexuelles en réunion alors qu’il était maire de Draveil. Plus récemment, l’enquête contre l’actuel ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, accusé de viol, de harcèlement sexuel et d’abus de confiance en 2009, a été rouverte par la cour d’appel de Paris.

[4] Piotr Pavlenski et Mariel Primois Bizot, Théorème, Paris, Exils Éditeur, 2020, p. 173.

[5] Yves Michaud, La violence, Paris, Presses universitaires de France, 2018, p. 9.

[6] Piotr Pavlenski et Mariel Primois Bizot, op. cit., p. 20.

[7] L’actionnisme viennois est un mouvement artistique radical né dans les années 1960 en Autriche, en réponse à la politique de neutralité instaurée dès 1955, où la question du nazisme est volontairement enfouie au profit d’une normalité bourgeoise et conservatrice. Le corps devient central dans les créations, il est à la fois le médium et le matériau des œuvres.

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