Articles de la revue Dernier numéro JEU #178

Kama La Mackerel, artiste des interespaces

Poésie, arts visuels, performance, spoken word, traduction littéraire, enseignement, mentorat… Kama La Mackerel touche à tout. C’est alors que l’artiste passait quelques mois dans son pays natal, l’île Maurice, en résidence de recherche-création, que nous l’avons joint·e pour discuter de son projet interdisciplinaire ZOM-FAM, qui signifie « homme-femme » en créole mauricien, en référence aux transidentités, de sa démarche et de son rapport à l’hybridité.

Le spectacle de Kama La Mackerel, qui devait être présenté en avril 2020, a été de la pléthore d’événements remis aux calendes grecques ou carrément annulés vu la nouvelle réalité mondiale. Les circonstances ne l’ont pourtant pas empêché·e de publier un recueil de poèmes et de penser à la suite de son projet. « La version anglaise, qui en est la première itération, contient des morceaux de créole et d’autres langues ancestrales, aussi bien dans le livre que dans la performance. Avec ZOM-FAM, je ne dis pas que je traduis, mais que je retravaille le texte en français. Il s’agit donc plutôt d’une recréation. Il y aura une troisième étape de recréation en créole. »

Zom-Fam et l’hybridité

D’abord, qu’est-ce que ZOM-FAM ? Kama décrit un projet en évolution, décentré et démultiplié, décliné en plusieurs langues et en plusieurs disciplines artistiques qui s’influencent les unes les autres; un prisme multimodal qui reflète le statut pluriel de son auteur·e. « C’est une drôle d’histoire. J’ai commencé à faire du spoken word à Montréal. J’y animais GENDER B(L)ENDER[1] tous les mois et j’aimais présenter lors de ces soirées du nouveau matériel. J’avais une collection de ces textes, écrits depuis 2013, mais qui ne duraient que de 7 à 12 minutes. En 2016, j’en ai fait un one-woman show de spoken word et je suis parti·e en tournée en Europe pour rencontrer d’autres publics. Quand je suis rentré·e à Montréal, j’ai remarqué qu’il y avait un récit qui se développait à travers ce que j’avais écrit. Je me suis mis·e à retravailler le tout pour voir ce que j’essayais d’y articuler, et j’ai créé de nouveaux textes pour compléter la narration. » Après s’être concentré·e surtout sur les mots et les vers à rendre par la voix, l’artiste a ressenti la nécessité d’engager davantage son corps dans sa performance. « Dans une autre vie, pendant que je vivais en Inde, j’ai suivi des formations en danse classique et en danse contemporaine indienne, que j’ai arrêtées en arrivant au Canada en 2008. Je n’avais donc plus dansé depuis 10 ans. Je voulais savoir à quoi ressemblerait la poésie si celle-ci pouvait bouger, si je pouvais lui donner vie, au-delà de la voix, à travers mon corps. À partir de là, j’ai commencé à développer ZOM-FAM comme un manuscrit pour la scène. Le livre est arrivé plus tard. Je travaillais déjà sur le spectacle quand j’ai signé mon contrat d’édition. Je me suis alors mis·e à réfléchir : si c’est le corps en performance qui fait bouger la poésie, à quoi ressemblerait le corps du texte sur papier ? J’ai voulu amener ma pratique performative dans l’espace de la page en réfléchissant à la disposition de chaque mot ou de chaque vers. »

Valérie Bah

Après avoir quitté l’Île Maurice, l’artiste a passé cinq ans en Inde durant lesquels iel a appris son langage féministe, a lu Judith Butler, Gayatri Chakravorty Spivak et a développé son activisme queer. Ces savoirs lui ont permis d’adopter une façon d’être qui lui a beaucoup servi au Canada. « Découvrir la blanchitude alors que je ne savais pas que j’étais une personne racisée (parce que ça n’existe que dans un contexte où la population dominante est blanche), ça m’a permis de me construire. J’ai grandi dans une famille pluriethnique, plurireligieuse, pluriraciale. Aujourd’hui encore, je me situe entre l’Afrique, l’Inde, le Canada, le Québec, le créole, le français, l’anglais, et je voyage aussi à travers les genres. L’hybridité habite tous les aspects de ma vie, y compris ma pratique artistique. Je me demande comment je peux m’exprimer au moyen de diverses formes pour donner des points d’accès à différents publics. »

Francophone de naissance, Kama s’intéresse aux changements structurels résultant du transfert d’une langue à une autre. L’artiste s’interroge sur la façon de transposer son œuvre dans des systèmes de signes différents. « Déjà, dans la version anglaise, c’est une question et une réflexion que j’avais pendant tout le processus de création : comment articuler une poétique décoloniale en me servant d’un langage impérial ? En français, il y a d’autres questions qui se posent parce que la langue opère différemment. » Il existe notamment une difficulté en ce qui a trait à la non-binarité. « En anglais, on utilise le pronom ʺtheyʺ qui est très commun, surtout maintenant. » Comment transposer cela dans une langue qui divise la réalité en féminin et en masculin ? « J’avais envie de plonger dans ces questions et de voir comment un discours queer et décolonisant, intersectionnel, s’articule à travers la langue française. Une des joies que j’ai de vivre au Québec, c’est cette liberté de remodeler la langue. »

Spiritualité, transmission et guérison

À l’intérieur d’une même discipline, les codes changent d’une culture à une autre. En Inde, par exemple, « le kathak est une danse[2], mais c’est aussi du conte. D’ailleurs, les kathakas étaient à l’origine conteurs et conteuses. Aussi, la danse classique indienne a une relation au sol qui est très forte. Il n’y a jamais cette illusion d’envol ou de suspension que l’on retrouve dans le ballet. » L’artiste insiste sur la dimension spirituelle de la scène, souvent évacuée en Occident, qu’iel intègre à sa démarche. « Dans toutes les pratiques de performance en Inde, on ne met jamais les pieds sur une scène avant de lui demander une bénédiction. C’est une cérémonie : tu te courbes et tu touches la scène comme un acte d’humilité. Ce n’est pas uniquement dans la technique, c’est aussi dans l’apprentissage et dans la discipline que les valeurs diffèrent. On apprend toujours dans une perspective d’humilité, de gratitude et de reconnaissance. »

Valérie Bah

Au-delà du rapport à la scène, Kama La Mackerel lie la spiritualité à son désir de transmission et d’éducation, mais aussi à son identité de genre : « Ma transidentité n’est pas liée à une relation au corps. L’idée selon laquelle une personne trans a une dysphorie du genre et qu’il lui faut une intervention médicale et étatique pour pouvoir « corriger » le « problème », c’est une narration occidentale (même si je ne dispute pas du fait que certaines personnes vivent avec une dysphorie du genre). Il y a d’autres cultures précoloniales, et pour moi ancestrales, où la transidentité était liée à un rôle spirituel dans la communauté et dans la société. Mon rôle en tant qu’artiste et en tant que personne trans me permet d’inclure la guérison dans mon art et dans mon action communautaire – pour les prochaines générations, mais aussi pour celles qui nous précèdent. J’ai envie d’offrir un nouveau modèle et une autre manière d’être. Chez différents peuples, dont les peuples autochtones du Canada, dans un contexte de traumatismes intergénérationnels[3], il faut pouvoir briser le cycle de la violence. En faisant cela, on se guérit soi-même et on guérit ses ancêtres. C’est quelque chose que je prends très au sérieux. »

Kama La Mackerel planche actuellement sur une installation-performance intitulée Queering the Is/land Body, qui explorera la dimension spirituelle existant entre le territoire et le corps queer et qui devrait voir le jour à l’automne 2021. Iel continue également à s’impliquer dans le mentorat auprès des jeunes à travers différents organismes, dont AMY Project[4], perpétuant ainsi son travail de décolonisation qui, loin de s’ancrer uniquement dans l’engagement sociopolitique, se révèle aussi une quête personnelle :

« ZOM-FAM est une lettre d’amour à ma famille, mais c’est surtout une lettre d’amour à l’enfant que j’ai été. J’avais ce passage à faire, ou cette relation à reconstruire. J’avais à m’occuper de l’enfant qui vit encore en moi. »

[1] Il s’agit de soirées de cabaret à micro ouvert, qui se sont déroulées de 2013 à 2018 au Café l’Artère puis à la librairie L’Euguélionne, et que Kama La Mackerel animait. Le titre renvoie à l’expression gender bender (ou « genderfuck ») qui désigne les personnes qui remettent en question la binarité du genre et qui militent contre les stéréotypes associés à chaque sexe et aux normes sociales qui les sous-tendent. Il fait aussi référence au titre d’un livre de Blake Nelson destiné aux jeunes adultes, dans lequel une fille et un garçon changent de corps après un accident de trampoline.

[2] Une danse narrative classique du nord de l’Inde, très codifiée, qui relayait à l’origine les textes du Râmâyana et du Bhagavad-Gita.

[3] Voir le texte de Lara Kramer dans ce même numéro.

[4] AMY est l’acronyme de « Artists Mentoring Youth », un projet de mentorat pour les femmes, les personnes non binaires et les membres de communautés minorisées, où les jeunes apprennent à s’exprimer et à s’affirmer au moyen de programmes de création et de formations en arts. (theamyproject.com)

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