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Dossier : Ici et après

Après la pandémie historique que nous avons tous et toutes subie en 2020-2021 – et qui n’a malheureusement pas dit son dernier mot –, dans quel état se trouve le théâtre, entendu au sens large des arts du spectacle vivant ? Notre théâtre, celui que nous connaissons et aimons, saura-t-il se relever et retrouver son ampleur, son dynamisme, son rayonnement ?

Nous souhaitions, avec ce dossier Renaissance, parler de mémoire et de transmission, de perte, de deuil et de guérison, de filiation et de ruptures générationnelles, d’espoir et de renouveau. D’une part, pour comprendre, pour élargir notre horizon, il était utile de jeter un regard sur des traumatismes sociaux plus ou moins comparables vécus par l’humanité au cours de son histoire ; d’autre part, nous voulions chercher dans notre passé récent des réponses d’artistes aux maux de l’ici et après, notamment certain·es dont la longévité au théâtre devrait contribuer à nous éclairer.

D’entrée de jeu, le codirecteur de ce dossier, Michel Vaïs, qui dit accomplir ici son « chant du cygne » à cette fonction, s’interroge sur la part qu’occupent renaissance et souvenirs dans « son » théâtre, accumulé depuis plus d’un demi-siècle. À un certain âge, l’expérience – et la mémoire – d’un riche passé de spectateur suffit-elle ? La fréquentation réelle des salles est-elle toujours essentielle ? Il existe certes, pour lui, un choc entre dialogue vivant et virtuel, entre reprise de la fréquentation des salles et lâcher-prise… Sa réflexion bien sincère est suivie par quelques témoignages touchants, aux émotions mêlées, de spectatrices et d’un spectateur sur le retour tant attendu en salle.

Sur un ton plus grave, Enzo Giacomazzi se penche sur le théâtre après un grand choc collectif, comme ce fut le cas après la Shoah. Il rappelle en effet que l’art a joué un rôle primordial dans la « reconstruction sociétale des pays endeuillés ». Resterons-nous longtemps seul·es devant notre reflet sur des écrans, comme ce fut le cas depuis deux ans ? Aurons-nous la force de mettre fin à cette mise en veille ? Le nouveau théâtre sera-t-il aussi monstrueux que notre passé récent ? Pourrons-nous à nouveau rêver ensemble au sein d’un spectacle vivant ? De nouvelles traditions scéniques émergeront-elles de la situation présente ?

Pour sa part, notre collaborateur français Jean-Pierre Han expose l’état du théâtre dans son pays et ailleurs, notamment en Europe, en butte à une véritable rupture, entre baby-boomers et nouvelles générations. Il explique que s’instaure alors plus que de la concurrence ou un effet de mode : il s’agit d’une autre vision du monde, qui donne lieu à une fracture sociétale. Dans cette situation paradoxale, cette mutation extraordinaire, semble disparaître toute mémoire théâtrale… En contrepoint, divers témoignages d’artistes du Québec, encore en selle et en scène malgré « les outrages des ans », dont Louise Laprade, réunis par Sylvie St-Jacques, nous poussent à revenir au théâtre, à notre façon, de toute urgence.

Trois articles se penchent sur notre force collective de résilience. Marie-Laurence Marleau s’intéresse à la guérison des blessures individuelles, en interrogeant Audrey Talbot sur sa démarche de création de Corps titan (titre de survie) ainsi que François Grisé à propos de Tout inclus et Marie-Ève Perron pour De ta force de vivre. Élise Fiola se tourne quant à elle vers l’équipe de création de Blackout : The Concordia Computer Riots, œuvre que Lydie Dubuisson est en train de traduire, mais aussi vers Serge Boucher et Pol Pelletier, entre autres, pour évoquer les événements traumatiques qui marquent l’inconscient collectif. Puis, Anne-Marie Cousineau dresse le portrait de Michelle Parent et de sa compagnie Pirata Théâtre, dont la démarche d’intégration d’interprètes non professionnel·les contribue à panser les blessures.

Enfin, deux textes de notre dossier évoquent la Grande Peste du Moyen Âge, qui a sévi en Europe à partir de Marseille pour affecter l’Italie, la France et une bonne partie de l’Europe. Mario Cloutier traite à ce titre de l’incroyable aventure de L’Hektoméron, initiative roumaine en ligne, basée sur le célèbre Décaméron de Boccace, qui se voulait un remède contre les effets de la Mort noire. Dans « Au pays des masques », Cristina Iovita trace un parallèle entre notre époque et celle de la Grande Peste dans Venise, la Sérénissime, alors que le masque protecteur a fini par jouer un rôle inattendu, empêchant les idées dangereuses de se propager, mais instaurant aussi une nouvelle tradition théâtrale, celle de la commedia dell’arte, où il sert à jouer à cache-cache…

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