Plusieurs artistes ont quitté notre monde durant la tragique dernière année et demie, parfois dans l’anonymat causé par l’oubli collectif, maladie courante d’un Québec à la devise ironique : « Je me souviens. » Le scénographe Germain Perron en est ; l’auteure, qui fut son amie, lui rend hommage dans une lettre qu’elle lui adresse.

 

Cher Germain,

Je ne suis ni journaliste, ni historienne de l’art. Pourtant, j’éprouve le besoin irrépressible d’écrire sur ta vie, et la multitude de tes œuvres magiques. Tu étais, tu es et demeureras toujours mon ami unique au monde, voilà tout. Ton décès, le 25 septembre 2020, n’y change rien, au contraire : tu es de plus en plus présent. Je ne veux pas que l’oubli t’emporte, et cela, même quand je n’y serai plus. Tu étais fier, conscient de qui tu étais mais, tout autant, d’une grande humilité. Tu travaillais dans l’ombre et, pourtant, on a beaucoup parlé de toi, de tes créations. Ton talent s’est manifesté alors que tu étais très jeune, et, à tes yeux, les ruelles où souvent tu puisais l’inspiration et les matériaux de tes scénographies étaient des trésors de merveilles. Partout où tes yeux se posaient, tu découvrais des univers et t’empressais de les saisir, de les croquer sur le vif. En même temps, tu passais des heures innombrables à travailler.

Germain Perron à la fin des années 1970

Je t’ai d’abord connu grâce à ton amitié avec Serge Otis, lui-même sculpteur et peintre, mon grand amour, le compagnon de ma vie pendant plusieurs années et le papa de la petite Fanny qui, au moment de notre rencontre, avait 15 mois. J’ai fait ta connaissance au carré Saint-Louis où nous avons habité du temps de la bohème, au tout début des années 1970, exactement en 1972. Serge disait de toi que tu étais un génie. Voilà ! Le décor était planté et on se retrouvait tous et toutes, artistes et ami·es en ce temps unique et béni par l’ouverture d’esprit de l’époque. Première rencontre avec ton œuvre en 1974, dans la production d’une pièce de Claude Gauvreau, La Charge de l’orignal épormyable, mise en scène par Jean-Pierre Ronfard ; je n’avais jamais rien vu ni entendu de tel, sauf peut-être, auparavant, Les oranges sont vertes du même auteur, dans une autre mise en scène de Ronfard. Ton décor, avec ces immenses portes de métal accrochées à des câbles, dans lesquelles Mycroft Mixeudeim (l’orignal épormyable), incarné par Gilles Renaud, fonçait tête baissée, m’a impressionnée, émue autant que les mots de Gauvreau.

Serge, Fanny et moi avons déménagé coin De Bullion et des Pins, d’où, depuis notre appartement situé au troisième étage, dans le grand demi-cercle de fenêtres sans rideaux, on voyait le Théâtre de Quat’Sous, dont tu étais très proche. Tu venais chez nous quand on faisait la fête avec des ami·es, ou afin de poser pour Serge faisant ton portrait. Quelques années plus tard, notre petite famille est déménagée en Gaspésie et j’ai été longtemps à ne plus te voir, sauf les deux ou trois fois où, de passage dans la région, tu es venu nous visiter au bord de la mer. Puis, Serge est décédé en 1983. Deux ans plus tard, je revenais habiter à Montréal avec Fanny, et nous nous sommes revus plus souvent. Mais on peut dire que c’est surtout à compter des années 1989-1990 que notre amitié est devenue plus intense. On s’appelait régulièrement, c’était devenu un rituel. Un jour, alors que j’habitais rue Saint-Hubert, au coin de Marie-Anne, tu m’as invitée au bar l’Inspecteur Épingle pour me montrer un ou deux de tes Cahiers de dessins pour œuvres imaginaires. J’étais émerveillée et le suis toujours autant après toutes ces années.

De l’inspiration pure

De mon côté, j’écrivais intensément. Mais là où j’ai enfin compris à quel point tu étais un artiste non seulement génial mais fort prolifique, c’est lorsque René St-Pierre, le concepteur et réalisateur de ton site internet, a mis l’intégralité de ton œuvre en ligne. J’étais sidérée ! Comment avais-je pu ignorer autant de créations ? Comment ai-je pu ne pas aller voir toutes ces pièces et tes scénographies ? C’est immense, Germain, ce que tu as créé. Tu le savais, bien sûr, mais n’en disais rien ou si peu. Tu préférais demeurer en retrait ou en marge et, en silence, tu continuais de travailler, de créer, tout en rendant un hommage vibrant aux auteur·es, aux comédiens et comédiennes, à plusieurs poètes, à ceux et celles faisant partie intégrante de ton univers, celui du théâtre et du spectacle. Tu étais peintre aussi, et plusieurs de tes toiles et tableaux se trouvent dans des galeries importantes à Paris et à New York. On trouve tout ce beau monde sur ton site, suffit de se donner le plaisir de naviguer parmi des vies et des œuvres fabuleuses. Il y aurait tellement à dire, tellement d’artistes à mentionner, avec qui tu as collaboré. Il y en a trop, je n’ose les nommer de crainte d’en oublier, mais les œuvres et le dossier de presse parlent d’eux-mêmes.

J’en reviens à tes trois Cahiers de dessins pour œuvres imaginaires. Il faut être sans l’ombre d’un doute un génie pour imaginer et donner à voir des décors pour des pièces qui n’ont jamais été écrites, ni montées ni jouées, si ce n’est peut-être dans des dimensions parallèles et dans ta tête et ton cœur, Germain, et qui, je l’espère, sauront un jour inspirer aux générations de jeunes artistes des écritures et d’autres scénographies et mises en scène extraordinaires. En regardant ces dessins, j’ai tantôt l’impression que cela se passe sur la Terre, tantôt ailleurs, sur l’une ou l’autre exoplanète de la Voie Lactée ou d’une autre galaxie. Tout est d’une précision hallucinante et de toute beauté. Ces trois cahiers sont littéralement un trésor en soi. Il y avait des années que tu les avais commencés et tu les as poursuivis durant ta vie entière, pratiquement jusqu’à ton dernier souffle.

Ronald Labelle

Non, je ne laisserai pas le grand oubli t’emporter, je dis et redirai à quel point il faut prendre connaissance de l’ensemble de ton œuvre, se pencher sur tes cahiers avec amour, les contempler, les étudier, faire en sorte qu’ils deviennent de l’inspiration pure pour tous ceux et celles qui les verront et les prendront pour ce qu’ils sont : des œuvres vivantes semant à tout vent ! Je fais aussi le vœu que quelqu’un écrive, peu importe quand, un magnifique livre sur ta vie et tes créations.

Un jour, au temps de la jeunesse, tu as rencontré Maxime (Andrée Deschênes), une femme merveilleuse, artiste de cirque – acrobate, cracheuse de feu, clown. Cela faisait partie inhérente et à part entière de la magie de ta vie et de la sienne. Vous êtes tombés en amour, puis, la vie étant ce qu’elle est, elle vous a emportés chacun de votre côté pendant de nombreuses années. Beaucoup plus tard, par hasard, nouvelle rencontre entre vous deux : le même éblouissement, l’Amour encore au rendez-vous et, cette fois, pour de nombreuses années à vous aimer jour et nuit, jusqu’à la toute fin de ta vie au CHUM, et au-delà. Après une longue maladie, ayant tenu le coup avec courage des années durant, tout en continuant de dessiner dans tes cahiers fabuleux, tu es parti tout doucement, sans bruit.

Tu étais intensément vivant et magique, tu le demeureras pour toujours. Tu es né Germain Perron, mais tu signais tes œuvres de ton seul prénom : GERMAIN. Merci à l’infini à la Vie pour ta créativité remarquable, ton humour, ton courage, ton intégrité, ta tendresse innée, ta fidèle amitié.

Pour plus d’information, voir le site germainperron.ca

[encadré]

Repères biographiques

15 août 1942 : Naissance de Germain Perron dans le faubourg à m’lasse. Ses parents travaillent à la Macdonald Tobacco tandis que sa grand-mère le garde. Ses oncles lui apportent des papiers vierges de l’usine pour faire des dessins. À l’école, il améliore sa pratique.

1959 : Il quitte le foyer familial.

1961-1963 : En 1961, il s’inscrit à l’École des Beaux-Arts de Montréal. Il obtient une bourse et part à Paris, où il étudie à l’École des Beaux-Arts (ateliers libres), au Centre français du théâtre et à l’Université du Théâtre des Nations. De retour à Montréal, il remporte plusieurs prix, notamment au Salon de la jeune peinture et, trois fois, celui du meilleur décorateur au Festival d’art dramatique. Il expose à la biennale de Londres.

1976 : Il obtient une bourse du Conseil des arts du Canada, retourne à Paris. Revenu à Montréal, il se consacre à la scénographie. Les éloges fusent de la part des critiques et des metteurs en scène.

25 septembre 2020 : Le cancer qu’il combat depuis des années finit par l’emporter.

Merci à Maxime (Andrée Deschênes) pour ces quelques repères.

À propos de

Poète, dramaturge et romancière, France Vézina a remporté le prix de poésie Marie-Lemelin en 1969. Elle est l’auteure de deux pièces, L’Androgyne et L’Hippocanthrope, celle-ci ayant été créée par Jean-Pierre Ronfard au TNM en 1979. Ses romans Osther, le chat criblé d’étoiles et Léonie Imbeault ont été en nomination, respectivement, pour le Prix littéraire du Gouverneur général du Canada en 1990 et pour le Prix littéraire France-Québec en 2006. Son roman Le Génie de l’enfance a paru chez Leméac en 2018. Elle conserve chez elle des pièces inédites et un scénario de film, adapté de son roman Osther…, qu’elle a écrit pour le cinéaste Francis Mankiewicz, emporté par un cancer avant de mener le projet à terme.

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