Articles de la revue Dernier numéro JEU 179 : Brigitte Haentjens

Chronique : L’art presque perdu d’aller au théâtre

Après plus d’un an d’attente, des retrouvailles ont enfin eu lieu entre le théâtre et son public. Une longue absence qui aura permis de constater à quel point cette sortie culturelle s’avérait essentielle dans le cœur de plusieurs.

 Dans une étude réalisée au printemps 2021 par Synapse C, 80 % des gens interrogés disaient vouloir retourner au théâtre, au cirque ou à des spectacles de danse au même rythme qu’avant ou à un rythme accéléré, une fois la pandémie finie. Des chiffres plutôt positifs, compte tenu des nombreux changements qu’auront occasionnés les derniers mois.

Dévoilés le 31 mars 2021, les résultats de cette enquête menée en collaboration avec un chercheur et professeur au Département de lettres et communication sociale de l’UQTR, Hervé Guay, et le Laboratoire de recherche sur les publics de la culture sont unanimes : même si la consommation culturelle d’arts vivants a changé durant la pandémie, les spectateurs et spectatrices souhaitent renouer rapidement avec leurs anciennes habitudes.

Or, retourner au théâtre n’est pas une mince affaire. Après plus d’un an à s’être fait répéter à quel point chaque sortie représentait un danger potentiel, à rester chez soi, isolé∙e, à ne voir que très peu de gens, remettre les pieds dans une salle de spectacle s’avérait pour le moins confrontant. Personnellement, j’avais oublié à quel point ça me rentrait dedans. À quel point consommer du théâtre était un événement en soi. À quel point les pièces que je choisissais reflétaient un pan de ma vie sensible et parfois inavoué. Quand je suis retournée au théâtre pour la première fois après la pandémie, ce fut un choc.

Suzane O'Neill

Isolée sur mon siège H10 dans une salle « comble » à moitié remplie, prise derrière mon masque et mes lunettes à m’imprégner de toute la créativité qui s’offrait à moi, j’avais oublié à quel point c’était poignant d’aller au théâtre. Dès les premières minutes, mon corps a paniqué à l’idée de ressentir autant de stimuli en même temps. Des éclairages au néon, des effets sonores augmentés, un texte coup de poing. Je n’étais plus habituée à une telle immensité. Malgré le fait que le jeu soit une passion, que je sois familière avec les planches, je me sentais encore prise dans le tourbillon anxiogène qu’avait généré la COVID-19. Je me sentais seule, pas vraiment à ma place, dans un lieu qui se veut pourtant rassembleur. Incapable malgré moi d’apprécier pleinement ce moment pourtant si attendu.

S’il est vrai qu’aller au théâtre demeure une belle occasion de voir des créations d’ici et d’ailleurs, il s’agit aussi d’une sortie unique en soi, où chaque détail est susceptible d’être pris en considération par les plus fervents amateurs et amatrices d’arts vivants. Aller voir un spectacle représente un moyen audacieux, apaisant et sécuritaire de se retrouver entre ami∙es, en couple ou même, avec soi-même. On y assiste pour se faire bercer dans un monde imaginaire, sortir de son quotidien, s’imprégner de la présence des gens autour de soi. Faire partie d’une collectivité. On va au théâtre pour profiter d’une rencontre ludique, créative et sociale qui fait du bien. Et c’est peut-être ce qui manquait le plus à ma première sortie depuis des mois : le fait de ne pas pouvoir profiter de la présence de l’autre auprès de moi. De ne pas pouvoir être témoin des réactions des gens qui m’entourent. De ne pas ressentir pleinement cette connexion qui unit normalement le public aux artistes.

Dans l’étude de Synapse C, on fait d’ailleurs ressortir l’importance des rituels associés aux spectacles et aux sociabilités les entourant. Des habitudes que le numérique ne parvient pas à satisfaire. « Les gens peuvent apprécier une production virtuelle, mais il y a toujours une déperdition de plaisir, spécifie Hervé Guay. C’est la même chose pour un spectacle en formule pandémique, masqué, avec un public réduit. Les gens nous disent avoir apprécié, mais que les restrictions font perdre une partie de l’atmosphère. Cela nous indique que le caractère complet de l’expérience n’est pas totalement atteint. »

L’art et ses bienfaits

Est-ce la fin du numérique pour autant ? La diffusion d’une pièce s’avère être une bonne solution pour les publics ayant des limitations physiques ou géographiques. En effet, quatre personnes sur dix continueront à écouter des captations après la pandémie, adoptant une fréquentation hybride, soit en partie numérique et en partie en direct. Faute de temps et d’argent, rappelons-nous qu’il n’est pas donné à tout le monde de pouvoir sortir si souvent, et les tarifs spéciaux accordés notamment aux étudiant∙es et aux aîné∙es risquent de diminuer au cours de la prochaine saison théâtrale. Si on veut que les gens fréquentent les salles, il faut militer davantage pour un meilleur accès à la culture, qui apporte autant de bienfaits sur la santé mentale que l’exercice physique.

Danny Taillon

Si l’art agit sur son public, il contribue également à contrer l’isolement social. Dans une autre étude[1], menée cette fois en 2008 par la consultante en communication organisationnelle Annie Baillargeon Fortin, on révèle à quel point il est possible de ressortir transformé∙e d’un processus créatif, autant en y prenant part qu’en assistant à la représentation qui en découle. Ainsi, plusieurs changements ont pu être observés chez ceux et celles qui ont participé à l’élaboration d’une pièce de théâtre, que ce soit par rapport à leur processus de réflexion, à la résolution de problèmes, à la reconnaissance de la créativité comme facteur de mieux-être ou au sentiment d’appartenance, par exemple. « J’ai pu combattre ma peur de la critique, ça m’a aidé dans plusieurs sphères de ma vie », admet l’un d’entre eux. Une autre continue : « Le personnage me permettait de me demander comment je veux voir ma place dans le monde, comment je peux contribuer à ma communauté ». On parle donc ici d’un autre aspect social, des bienfaits concrets apportés par les arts de la scène, non seulement au plan interpersonnel, mais également en ce qui a trait au mieux-être individuel, à la confiance en soi.

Les derniers mois nous auront donc appris à ne pas négliger l’impact de la culture dans nos vies. Qu’elle soit l’occasion de rencontres, qu’elle serve de moments d’échanges ou qu’elle nous permette d’alléger notre quotidien, elle est également vectrice de changement social et nous permet de développer notre tolérance et d’améliorer notre compréhension du monde. Quand on va au théâtre, il est rare qu’on en ressorte complètement indifférent·e. La création artistique est le remède à bien des maux. C’est le vaccin contre la déprime, le mouchoir à prendre pour essuyer ses larmes, la pilule contre l’ennui. Sans une bonne dose de culture, il aurait été bien difficile de surmonter la pandémie. La dernière année nous l’aura démontré.

[1] Théâtre et changement humain : agir sur l’isolement social par une approche inspirée du théâtre d’intervention, mémoire de maîtrise d’Annie Baillargeon Fortin, Université du Québec à Montréal, janvier 2009.

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