Articles de la revue Dernier numéro JEU 181 : Science, on joue !

Dialogue : L’éthique de la représentation culturelle

À la lumière d’événements tragiques survenus en 2020 et en 2021, les questions de racisme systémique et de représentation de la diversité sont des enjeux d’autant plus éminents dans la conscience collective. Les créateurs Charles Bender et Philippe Ducros se penchent ici sur l’appropriation culturelle et la nécessaire décolonisation de l’art.

Dans la foulée des nombreux débats ayant eu lieu ces dernières années, notamment ceux soulevés par les pièces SLĀV et Kanata de Robert Lepage, en 2018, les réflexions entourant ces enjeux ont fait leur chemin dans les salles de spectacle. « Les questions éthiques sont mieux nommées aujourd’hui, mieux articulées, plus approfondies que quand j’ai entamé mon processus de travail », remarque Philippe Ducros, fondateur des Productions Hôtel-Motel, qui s’est notamment fait connaître par un spectacle à forte résonnance : L’Affiche. Cette pièce, inspirée de six séjours au Moyen-Orient, dont trois en Palestine occupée et en Israël, mettait en scène des personnages israéliens et palestiniens, incarnés par des comédien·nes québécois·es. Le dialogue entre les peuples figure à la base de la pratique de l’auteur et metteur en scène. Ses voyages sur le terrain, la récolte de témoignages, une exposition de photos avant le début du spectacle, une présentation de la mise en abîme et des images d’archives lui ont permis d’aborder ces questions éthiques dès 2009, durant le processus de création de L’Affiche.

Federico Ciminari

Les limites du concept d’appropriation culturelle n’étant pas clairement définies, cela suscite des questions difficiles quant à la légitimité de traiter de certains sujets puisque les dynamiques coloniales intrinsèques à notre culture induisent des privilèges. La collaboration et le dialogue entre les nations et les cultures apparaissent primordiaux pour établir un lieu de création sain, où chacun·e se sent écouté·e, afin que les narrations et les voix opprimées soient entendues. Ces pratiques instaurent une meilleure compréhension de l’autre tant chez les artistes que chez leur public. « Le théâtre peut devenir un espace de réconciliation, si on se sert bien du processus pour créer cette richesse de relations. Pour moi, c’est là que ça va se passer, dans les salles de répétition », indique Charles Bender, comédien et metteur en scène autochtone.

S’engager

« Ce qui doit changer dans notre manière de fonctionner : il faut arrêter de penser que tout va bien se dérouler en ayant de bonnes intentions et en obtenant un bon résultat », estime l’artiste wendat. Il mentionne qu’il est essentiel d’être à l’écoute des drapeaux levés par la communauté concernée tout au long de la création d’un spectacle. « L’important, c’est de s’assurer – et je pense que c’est là qu’on revient à une mentalité de collaboration, de dialogue et de discussion – qu’on s’est bien entouré de personnes-ressources », juge le traducteur de la pièce alterIndiens, présentée à la salle Fred-Barry à l’automne 2021. Le partage doit être constant avec les gens directement touchés, et l’artiste doit obtenir le consentement de la communauté en expliquant la manière dont il ou elle en parlera.

« On n’a pas toujours à avoir la même réponse aux questions éthiques qui se présentent, mais il ne faut pas faire semblant qu’elles n’existent pas. Sinon, on perpétue le paternalisme, le colonialisme et la violence », considère Philippe Ducros. Plutôt que de se laisser freiner par le doute, il choisit d’exploiter la richesse de ces questionnements pour y répondre de façon artistique en redéfinissant les codes établis. « Si je travaille avec Marco Collin, avec Kathia Rock, avec Sharon Fontaine-Ishpatao, avec Florent Vollant, c’est pour échanger, en nous demandant “comment peut-on structurer ensemble la représentation ?” », explique le directeur artistique, qui, conscient de ses privilèges, cherche à déconstruire les rapports de force en place en adoptant une position d’écoute.

Marie-Andrée Lemire

« Le résultat final est secondaire, croit Charles Bender. On n’a pas besoin de viser la perfection, on doit chercher la qualité de l’interaction. C’est beaucoup plus là-dedans qu’on va trouver les solutions. » En ce sens, dans son spectacle La Cartomancie du territoire, créé à l’Espace Libre, Philippe Ducros choisit d’être présent physiquement sur scène pour remettre en question le système dont il a hérité et ainsi assumer devant les spectatrices et spectateurs la responsabilité de sa parole et de ses réflexions. Le public est face à celui qui s’exprime, accompagné sur scène par deux interprètes autochtones, et le dialogue peut ainsi se poursuivre.

Alors que certain·es s’indignaient et se plaignaient du fait « qu’on ne peut plus rien dire » lors de la crise médiatique entourant deux spectacles de Robert Lepage, Philippe Ducros jouait La Cartomancie du territoire à Paris, en même temps que Kanata y était présenté, et ce, tout à fait par hasard. Son œuvre traite des réalités autochtones et des ressources naturelles du Québec. Selon lui, sa manière d’approcher le sujet et de se poser les questions éthiques qui en découlent fait toute la différence : « La pièce a été écrite à la suite d’un travail continu dans les communautés, basé sur le respect et l’écoute, avec le profond désir d’apprendre. Le texte, issu de témoignages, a été lu et approuvé par les interviewé·es. En résulte une œuvre à l’esthétique métissée, influencée par ces échanges culturels : prépondérance de l’oralité ; usage de langues autochtones dans la trame ; le territoire vu comme un personnage ; voyage initiatique de l’artiste sur scène, qui cherche à comprendre, à apprendre et, finalement, présence d’artistes des Premières Nations au sein de l’équipe. » Les réponses aux enjeux éthiques sont multiples et doivent être explorées en profondeur.

Pour l’égalité des chances

La pratique théâtrale actuelle veut que l’on distribue les rôles en fonction des identités culturelle, ethnique et de genre des interprètes. Bien que ce soit un pas en avant, Charles Bender souligne les failles potentielles d’une telle approche. D’abord, en raison du petit bassin d’interprètes issu·es des Premières Nations, il est parfois difficile de trouver des acteurs et des actrices disponibles. « On essaie de maximiser l’utilisation des compétences des un·es et des autres. On tente d’aller chercher plus loin pour repérer des talents, des gens des communautés qu’on ne connaît pas encore, mais on est sursollicité·es en ce moment », reconnaît-il.

L’acteur spécifie, par ailleurs, qu’il ne veut pas être appelé à jouer « l’Indien de service » dans une production. D’un point de vue très personnel, il aime sortir de son profil habituel et interpréter des rôles différents. Il déplore que l’occasion de « marcher dans les pas de l’autre » appartienne, depuis toujours, aux hommes cis blancs. « Si ce sont toujours les mêmes personnes qui ont le droit de jouer le neutre absolu, ça, ça ne marche pas. C’est indécent, c’est ridicule, et il faut que ça arrête ! s’indigne-t-il. Tout le monde a le même droit à la capacité de se transformer et d’habiter un autre corps. » Il ne considère pas comme une obligation de se baser sur l’identité culturelle ou ethnique d’une personne pour lui attribuer un rôle. Malgré cela, la présence et l’apport des peuples concernés sont nécessaires. Il prend en exemple la pièce alterIndiens des Productions Menuentakuan, dans laquelle il jouait un allochtone aux côtés de la comédienne d’origine mexicaine Lesly Velasquez, qui incarnait une militante autochtone. Dans cette mise en scène de Xavier Huard, le nombre d’interprètes d’origine autochtone sur scène dépasse celui des personnages qui proviennent des Premières Nations.

Marie-Andrée Lemire

Par ailleurs, Charles Bender soulève le fait que la nouvelle génération peut avoir une perspective différente sur le sujet. Comme ce sera « à eux et à elles de décider de l’écosystème dans lequel ils et elles vont vivre et travailler », l’acteur, qui est dans le métier depuis une vingtaine d’années, ne se substituera pas à la voix de la génération montante. Selon lui, sa responsabilité consiste à « créer un milieu qui va avoir la souplesse de les accueillir ».

Bender s’est donné comme mandat de participer à rendre sa communauté théâtrale saine et heureuse pour tous ses artisan·es. « Mon premier combat, c’est de m’assurer qu’on soit bien ensemble. Je veux faire partie d’un écosystème, d’une écologie en santé, bien financée et créative, qu’on soit autochtone ou allochtone, parce que je sens aussi que ma communauté est prête à s’ouvrir », conclut celui qui croit que le milieu théâtral est enclin à évoluer.

Pour ce faire, Philippe Ducros est d’avis qu’il faut accepter de composer avec de nouveaux codes théâtraux. Il insiste sur la nécessité de repenser le jeu et d’explorer différents styles : « Ce n’est pas que la diversité des artistes qu’il nous faut voir sur scène, mais aussi celle des modes narratifs et des styles de jeu, des esthétiques. » Les artistes ne peuvent pas être pénalisé·es dans leur pratique en raison des incompréhensions et du manque d’ouverture aux variantes du mode narratif, par exemple. « Il faut que l’ensemble des intervenant·es du système théâtral soit au courant de ce qu’implique la décolonisation de l’art et y participe. Ce n’est pas uniquement la responsabilité de l’artiste. Les producteurs, les théâtres, les organismes subventionnaires, les critiques ont aussi un rôle à jouer là-dedans, et ça, on n’en parle pas assez. »

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