Longtemps négligée, la science-fiction occupe une place grandissante sur les scènes. L’une de ses adeptes et autrices dresse un petit historique de sa présence au théâtre, en plus de faire l’inventaire des défis et des possibilités spécifiques à ce genre fascinant.

Je me souviens du moment où je suis entrée dans le manège à MGM Studios. Accueillie par le droïde C-3P0, je me rappelle ce sentiment d’excitation joyeuse que j’ai éprouvée envers cette irruption de la fiction (et du futur !) dans le réel. J’ai ressenti une émotion semblable il y a quelques années, en me rendant à une conférence de Felix Barrett, le directeur de Punchdrunk (la compagnie créatrice du fameux spectacle immersif Sleep No More), qui était suivie de la présentation de leur nouvelle création. C’était une œuvre pour une seule spectatrice ou spectateur à la fois, où l’on nous invitait à nous asseoir, coiffé·e d’un casque de réalité virtuelle, dans la petite salle même où le film avait été tourné. Et l’on voyait des personnages apparaître sur l’écran comme s’ils surgissaient dans la pièce. La surprise survenait lorsque des mains nous frôlaient. La fiction venait encore prendre forme dans la réalité, avec en plus ce support technique, mais le dispositif était à des années-lumière de celui, valant des millions, de Disney. Il avait suffi de deux interprètes et d’une équipe créative pour ce court spectacle. Pourtant, la magie avait opéré. C’est ce à quoi l’écrivain Arthur C. Clarke faisait référence lorsqu’il affirmait que toute technologie suffisamment avancée est indiscernable de la magie.

L’idée d’amener la science-fiction au théâtre vient pour moi de cet émerveillement. Elle semble si improbable, alors elle surprend et réjouit lorsqu’elle s’incarne. Cette rencontre permet au futur d’être présent, ici, avec nous. De faire chevaucher les époques, comme des messages envoyés par les savant·es de demain. L’occasion est belle de faire un petit historique de ce genre au théâtre et d’en profiter pour recenser quelques initiatives récentes s’inscrivant dans ce courant, qui est très présent sur nos écrans et qui occupe une place de plus en plus marquée sur les scènes.

Un genre longtemps boudé

La science-fiction se rencontre plus traditionnellement en littérature et au cinéma. Le théâtre peut alors apparaître comme un choix curieux de médium. Ce serait oublier que c’est sur une scène que l’on a, pour la première fois, entendu le terme « robot », dans la pièce R.U.R. (Rossum’s Universal Robots) de Karel Čapek en 1920. Cet auteur et chroniqueur tchèque s’est intéressé à différentes questions relatives à la science-fiction dans ses autres œuvres théâtrales, dont La Guerre des salamandres, qui raconte la découverte de créatures qui seront asservies par l’humanité, et La Maladie blanche, une œuvre presciente où les humain·es sont aux prises avec une pandémie mondiale qui affecte particulièrement les gens de plus de 45 ans.

Stéphane Bourgeois

Il est vrai que la science-fiction a longtemps été reléguée aux volets les plus parodiques des programmations des festivals Fringe, où l’on présentait des versions de La Guerre des étoiles, de Star Trek, avec plus ou moins de succès. J’ai toutefois souvenir d’un excellent One-Man Star Wars au Fringe de Montréal au début des années 2000, par l’acteur canadien Charles Ross, qui continue à tourner ce spectacle qui est un énorme succès, grâce à son talent d’interprétation et à sa passion évidente pour son sujet.

Les théâtres traditionnels ont jusqu’à récemment boudé ce genre, peut-être par crainte de n’être pas pris au sérieux, mais aussi, il me semble, pour une question de temporalité. C’est que le théâtre est souvent compris, à l’instar de la danse, comme un art du présent, de par la nature éphémère de son expérience. Mais c’est aussi un art qui puise en grande partie dans le passé. On met en scène des pièces qui ont plus de 2000 ans. On les réinterprète sans cesse, et c’est ce va-et-vient entre la réalité d’une autre époque et celle d’aujourd’hui qui nous permet de percevoir nos affinités avec les sentiments humains du passé, mais aussi nos failles contemporaines.

La science-fiction vient simplement bouger le miroir pour en modifier l’angle vers le futur. Nos craintes de l’avenir ainsi que nos angoisses actuelles y sont révélées. Et puisque la technologie occupe une place grandissante dans notre intimité, il semble logique que les interrogations à son sujet se rendent jusque sur les scènes. Depuis quelques années, une brèche s’est ouverte et la science-fiction s’y infiltre. Citons la récente adaptation du roman Solaris par David Greig, le dramaturge écossais qui avait déjà abordé la solitude des voyageurs de l’espace dans une de ses premières pièces : The Cosmonaut’s Last Message to the Woman He Once Loved in the Former USSR.

Laboratoire philosophique d’émerveillement

La science-fiction est ici comprise comme une philosophie appliquée où le présent est abordé par le biais de l’avenir. Elle replace l’humanité au centre d’un cosmos sublime et infini, puis elle essaye d’en déterminer la trajectoire. Ce ne sont plus les dieux qui décident, mais plutôt la raison et la technique développée par les humain·es. Ici, la science revêt les accoutrements de la magie et rend le surnaturel naturel et, surtout, possible. Nous entrons dans le domaine de la mythologie et de la gnose : du salut par la connaissance. La science-fiction nous permet d’aborder des thèmes philosophiques, au-delà des monstres et des robots : la nature de l’âme humaine, la transcendance, la réalité, ou sous une forme plus modeste, la volonté de sauvegarder la mémoire des êtres aimés.

Gunther Gamper

Ce genre rend possible la création d’un univers en entier, ce qui invite à la remise en question de tous les aspects du quotidien. Comment vivre dans le futur ? Comment se reproduit-on dans l’avenir ? (Dans Hammer of God, Arthur C. Clarke conclut que c’est Mars qui a la meilleure gravité pour l’activité sexuelle.) Que souhaitons-nous ? Quelles seront les conséquences de nos choix ? Qu’est-ce qui sera sacré ? Qu’est-ce qui sera honni ? Dans quelles sociétés vivra-t-on ? Les questions sociales ont été traitées récemment sur nos scènes, lorsque plusieurs artistes se sont penché·es sur les dérives des gouvernements totalitaires, que ce soit avec l’adaptation du 1984 de George Orwell par Robert Icke et Duncan Macmillan, Far Away de Caryl Churchill, ou la transposition du Meilleur des mondes d’Aldous Huxley par Guillaume Corbeil.

Les œuvres de science-fiction explorent le fonctionnement des structures de pouvoir. Or, leur création amène un triple défi lorsqu’on souhaite le faire spécifiquement au théâtre. Car « il est difficile d’être un dieu », pour emprunter le titre du roman signé par les frères Strougatski, c’est-à-dire d’être à l’origine de toutes les lois qui régissent un univers et une œuvre. Il faut ensuite les expliquer, sans pouvoir avoir recours à une description étalée sur des dizaines, voire des centaines de pages, comme c’est le cas dans les romans, ou alors à une illustration par des effets spéciaux à l’écran. Cet univers doit se déployer de manière organique et succincte. Il faut ajouter à cela la difficulté que pose l’évocation scénique. Ce à quoi les spectateurs et les spectatrices assistent, ce qui est montré sur scène, est-ce une représentation des coutumes et des gestes réels de ces peuples du futur, ou est-ce une transposition théâtrale ? Faire comprendre ces couches successives de sens de manière digeste et sans perdre le rapport au présent de l’acte théâtral : défi de taille.

Rapport à l’altérité

La science-fiction est aussi une machine à explorer la solitude issue de l’altérité. Les extra-terrestres, les créatures, les robots, bref tout ce qui n’est pas humain permet de réfléchir sur la nature humaine et sur notre relation aux autres. Prenons les androïdes, par exemple, ces machines qui seront de plus en plus programmées pour s’occuper de nous, qu’il s’agisse de prendre soin des personnes âgées, comme dans la pièce Cygnes noirs de Christina Kettering1, ou de satisfaire des parents ayant perdu un enfant et qui souhaitent une deuxième chance dans Instructions for Correct Assembly de Thomas Eccleshare. Quelle relation créent-ils avec celles et ceux dont ils ont la charge ? Les émotions ressenties et la familiarité qui s’installe avec elles et eux sont-elles réelles ? Qu’est-ce alors que la réalité ?

Et il y a altérité même au sein de sa propre espèce. Bien que la science-fiction ait longtemps été associée aux auteurs masculins et blancs (à l’exception notable de Mary Shelley, l’autrice de Frankenstein), les nouvelles écritures tendent justement à creuser les questions de genre, de racisme et même de spécisme. De quoi seront faits les humain·es de demain ? En effet, il n’y a pas de raison de présumer qu’une seule espèce émergera de la nôtre. Ce que nous appelons « humains » ne sera peut-être pas complètement organique, comme le laisse présager l’univers transhumaniste que Dominique Leclerc explore dans ses récents spectacles documentaires Post Humains et i/O.

1 Sa pièce Schwarze Schwäne (Cygnes noirs) a remporté le premier prix du Festival Science & Theater en 2019 et a également été primée par le comité allemand du réseau européen Eurodram en 2020. NDLR

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