On n’associe pas d’emblée science et théâtre. La tradition tend au contraire à mettre en opposition la démarche rigoureuse, d’une froideur détachée, de l’une et l’imagination sans limites, l’ancrage émotionnel de l’autre. Pourtant, artistes et scientifiques, mu·es par une soif de comprendre, de se frotter aux mystères fondamentaux de l’existence, sont, tous et toutes à leur manière, des chercheurs et des chercheuses explorant la place des êtres humains dans le monde.

Espaces d’incarnation, de dramatisation, les arts vivants pouvaient a priori paraître peu outillés pour traiter de concepts scientifiques abstraits, complexes. Mais comment les artistes de la scène pourraient-ils, pourraient-elles ne pas s’intéresser à cet essentiel domaine du savoir ? Plus que jamais, la science revêt une importance indéniable dans nos vies. Elle peut être source d’espoir, grâce, par exemple, aux vaccins qu’elle fournit dans la lutte contre la COVID-19, ou alimenter l’inquiétude face aux avancées de la révolution technoscientifique qui se dessine à l’horizon. Les perspectives que celle-ci ouvre ne sont rien de moins que vertigineuses et posent des questions d’ordre existentiel : qu’est-ce qu’un être humain ? Jusqu’où devrions-nous évoluer ? Depuis quelques années, des artistes d’ici ont utilisé la scène afin d’exposer ces enjeux, encore inédits il n’y a pas si longtemps, mais qui engagent désormais le devenir même de notre espèce.

Les sciences forment un domaine vaste et riche, susceptible d’être considéré sous de multiples facettes. Ce dossier en embrasse plusieurs, s’intéressant, d’une part, aux façons dont les créateurs et créatrices représentent les scientifiques et leurs idées, et explorant, d’autre part, l’apport des sciences à certains aspects des arts vivants. Comment aborder sur scène de manière accessible, et sans toutefois les dénaturer, ces champs de connaissances spécialisés ? Pierre-Olivier Gaumond, dont le doctorat porte sur la place de la science au théâtre, examine les diverses formes à travers lesquelles celle-ci est traitée par les artistes québécois·es.

Dominique Leclerc – notre tête d’affiche –, Laurence Dauphinais et Jean-Philippe Baril Guérard, qui ont signé récemment de brillants spectacles sur les avancées technoscientifiques risquant de transformer notre existence, reviennent dans ces pages sur leur intérêt pour l’intelligence artificielle et le posthumanisme, ainsi que sur leurs processus de création respectifs.

Ce n’est pas d’hier que les dramaturges s’intéressent à la figure du médecin : un panorama non exhaustif rappelle qu’elle emprunte différents visages sur scène depuis Molière. Alexis Martin, qui a campé le docteur Knock, explique notamment l’attrait exercé par ces professionnel·les doté·es d’un savoir quasi occulte. Par ailleurs, s’il y a une technique médicale qui sert les artistes de la scène, c’est bien l’hypnose. L’une des coresponsables de ce dossier, Marie-Laurence Marleau, a orchestré autour de cette pratique fascinante, outil méconnu des interprètes, une discussion entre deux créateurs allumés de la scène montréalaise, Emmanuel Schwartz et Stéphane Crête – qui évoque l’inoubliable expérience des Laboratoires Crête –, et une hypnologue, Carolane Desmarteaux.

Le troisième membre du triumvirat chapeautant notre dossier consacré à ce sujet si étendu, Mario Cloutier, trace un inspirant portrait de la place accordée à la neurodiversité sur nos scènes. Maude Laurendeau, autrice de la pièce Rose et la machine sur la réalité de sa fille autiste, de même que Catherine Bourgeois et Menka Nagrani, directrices de compagnies inclusives, décrivent les progrès accomplis depuis 20 ans et le chemin qui reste à parcourir pour traiter avec égalité les personnes neuroatypiques, des interprètes différent·es qui enrichissent le spectacle vivant.

Qui dit science dit aussi, par extension, science-fiction, surtout à une époque où la frontière les séparant tend à se brouiller, où des futurs autrefois inimaginables – réservés, justement, à l’imagination des artistes – paraissent de moins en moins relever de la fiction. Un genre que le théâtre a peu investi, mais qui se fait plus présent sur les scènes, révèle Marie-Claude Verdier. L’autrice de Seeker dresse ici l’historique de la SF et recense les difficultés et les atouts de celle-ci sur les planches.

La danse aussi a bénéficié des études scientifiques, qui ont permis notamment d’améliorer la condition et les performances de ses praticien·nes. La danseuse, chorégraphe et chercheuse Karine Rathle est bien placée pour défricher à notre profit la science de la danse, qui regroupe plusieurs disciplines. Un domaine encore méconnu, en pleine expansion. La dramaturgie scientifique fait aussi partie de l’histoire théâtrale dès le 19e siècle, rappelle de son côté Ney Wendell. Le professeur à l’École supérieure de théâtre de l’UQAM met en lumière l’essentielle transmission des idées scientifiques dans le secteur du théâtre jeunesse, en s’appuyant sur les productions de troupes comme Nuages en Pantalon – Compagnie de Création, le Théâtre le Clou et le Théâtre du Renard.

Enfin, comme il se doit, ce sont les spécialistes du milieu exploré qui ont le dernier mot dans ce dossier : six scientifiques invité·es à apporter leur expertise à une création artistique témoignent de leur expérience et des bénéfices qu’ils et elles ont retiré de ce riche mariage entre la scène et la science. Deux univers finalement pas si éloignés l’un de l’autre.

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