écris lignes dernier tiers

J’écris ces lignes au dernier tiers d’avril, une ultime bordée de neige tombant sur Montréal. Chaque fois, la même question me vient : où en serons-nous au moment où vous me lirez… ? Cette fois, avec un plus fort sentiment d’incertitude et de pessimisme que jamais, alors que les deux dernières années nous ont pourtant fait passer par toutes les phases d’émotions et d’insécurité. Aujourd’hui, au 54e jour de l’invasion russe en Ukraine, la bataille du Donbass s’intensifie. Comme nous pensions, à tort, sortir de la pandémie mondiale, la guerre s’est brutalement imposée à nous le 24 février, d’une façon soudaine et absurde, et voilà qu’elle tient le monde sur le qui-vive : la menace nucléaire, brandie sans scrupules dès le début des hostilités par le potentat russe, empêche l’Occident de riposter à la hauteur de la tragédie se déroulant au cœur de l’Europe.

À l’occasion de la Journée mondiale du théâtre, le 27 mars, le président de l’Association internationale des critiques de théâtre (AICT), le professeur Jeffrey Eric Jenkins, de l’Université de l’Illinois, a publié une lettre pertinente et percutante sur les effets de cette guerre sur les artistes de théâtre russes et ukrainiens(1). Il y mentionne le cas de la metteuse en scène et critique de renom Marina Davydova, rédactrice en chef de la revue moscovite Teatr, qui a dû fuir son pays sous les menaces après avoir lancé une pétition dénonçant l’agression contre l’Ukraine : elle qui ne se considérait pas comme une militante est à présent désignée comme « traître à la patrie ». Aux premiers jours de cette guerre insensée, la section russe de l’AICT avait également adressé un message aux critiques de théâtre ukrainien·nes pour leur signifier leur soutien.

Les attaques russes ont ciblé plusieurs lieux culturels ukrainiens, comme le théâtre de Marioupol, dont les images et le sort des centaines de personnes qui s’y étaient réfugiées n’ont pas fini de nous hanter. Comment ne pas s’inquiéter de la situation des artistes (et des travailleurs et travailleuses culturel·les) des deux pays, dans de telles circonstances ? « Nous nous demandons quand nous pourrons à nouveau goûter au brillant travail de nos collègues de Saint-Pétersbourg ; et comment les collègues de théâtre en Ukraine survivront-ils aux bombardements, aux enlèvements et à la torture ? » s’interroge Jeffrey Eric Jenkins. Pour avoir eu deux occasions d’assister à des festivals de théâtre dans la deuxième ville de Russie, je peux témoigner de la force des œuvres que j’y ai vues, comme de l’effervescence libératrice de la parole qui y régnait, à présent écrasée sous une chape de plomb. Tout cela est anéanti pour une période de temps impossible à prévoir ; quand enfin cette guerre finira, il faudra encore longtemps pour reconstruire les ponts.

* * *

En élaborant le dossier « Traduire, essence et sens », ces questions n’ont pas pu ne pas s’inviter à la table, car la traduction, comme le théâtre lui-même, est un art de rencontres, d’échanges entre les cultures et les nations. Plusieurs des textes de ce numéro nous le rappellent. Caroline Mangerel a notamment écrit dans l’urgence… un texte sur l’urgence de la traduction en temps de guerre. Les liens interculturels, cette arme si importante de partage et de réconciliation, sont aussi à l’honneur dans ce numéro grâce notamment au portrait sensible et sincère de la créatrice innue Natasha Kanapé Fontaine (notre couverture), rédigé par Marjolaine Mckenzie, qui termine ainsi une résidence d’écriture de plusieurs mois à la revue, rendue possible par l’octroi d’une subvention du Conseil des arts de Montréal, en accord avec son Comité des arts autochtones, que nous remercions. L’été vient, avec ses occasions de rencontres. Qu’il nous soit bienfaisant.

Note :
(1) Cette lettre, « Construire des ponts dans les moments d’épreuve », est disponible sur le site de JEU, dans la section Nouvelles, en date du 27 mars 2022. (retour au texte 1)

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À propos de

Journaliste dans le domaine culturel depuis 40 ans, Raymond Bertin a collaboré à divers médias à titre de critique de livres et de théâtre (Voir, Lurelu, Collections) et a été rédacteur pour plusieurs institutions du milieu. Membre de l’équipe de rédaction de Jeu depuis 2005, il en assume la rédaction en chef depuis 2017 et a porté, au fil des ans, son intérêt sur toutes les formes de théâtre d’ici et d’ailleurs. Il œuvre également comme enseignant à la formation continue dans un collège montréalais.

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