octobre 2021 auteur invité

En octobre 2021, l’auteur a été invité à participer à un stage d’observation(1) au département de la dramaturgie du Theater an der Parkaue, scène nationale jeunes publics de Berlin. Il relate ici les processus de travail qu’il y a découverts et tente d’en tirer des leçons dont pourrait bénéficier le milieu théâtral québécois.

octobre 2021 auteur invité

Krummer Hund, d’après le roman de Juliane Pickel, version de Liat Fassberg, mise en scène d’Alexander Riemenschneider (Theater an der Parkaue, octobre 2021). ©Sinje Hasheider

Mon histoire d’amour avec l’Allemagne a débuté en 2012, alors que je découvrais Berlin – d’abord sa vie nocturne, il faut bien l’avouer. Elle s’est poursuivie avec la traduction de ma pièce La loi de la gravité, qui a connu ensuite une dizaine de productions en sol allemand. J’ai visité pour la première fois le Theater an der Parkaue en 2017 et j’ai été renversé par le rôle essentiel du Dramaturg, de la Dramaturgin (le conseiller ou la conseillère dramaturgique) dans tous les aspects du fonctionnement du théâtre. Je voulais à tout prix les observer de plus près…

Partager ainsi pendant trois semaines l’activité quotidienne d’une équipe de dramaturgs en pleine pandémie, cela représente un privilège incontestable dont je peux certes m’enorgueillir. Mais plutôt que de raconter exhaustivement mon séjour, je sauterai tout de suite aux conclusions en dressant cette courte liste des pratiques intéressantes observées dans ce théâtre allemand, qui pourraient grandement inspirer notre milieu théâtral meurtri, en cette ère pandémique toute en rebondissements.

1 – La présence même d’une équipe de dramaturgs

J’ai eu la chance de suivre pas moins de quatre collègues – embauché·es à temps plein – dont les activités quotidiennes se déploient sur toute la chaîne de production des spectacles : recevoir et analyser des projets et des textes d’auteurs et d’autrices contemporain·es, discuter de leurs découvertes en réunion hebdomadaire, conseiller la direction artistique sur les choix de programmation, accompagner les artistes (auteurs et autrices, metteurs et metteuses en scène) en amont de leur création et tout au long des répétitions, distribuer les rôles aux interprètes de la troupe permanente (l’ensemble), assister aux rencontres de conception et de production et aux activités de médiation scolaire, rédiger les communications autour des spectacles, remplacer au pied levé quelqu’un qui tombe malade… Chacune des créations du théâtre est attitrée à un·e Dramaturg·in qui accompagne le processus du début à la fin. Durant mon séjour, j’ai pu observer le travail des dramaturgs aux deux extrémités du spectre de leurs activités : une production entamait tout juste ses répétitions et une autre arrivait à sa première représentation. Je peux témoigner du rôle absolument central de ce département : il bourdonne comme une ruche. On y est constamment sollicité·e, on y reçoit les « demandes spéciales » de la direction ou des interprètes, les nouvelles idées issues de tous les secteurs. On est des partenaires de la création, on cherche le sens, on intervient sur tout : le texte, l’interprétation, la mise en scène. Les liens avec la direction du théâtre sont tout aussi fréquents et nombreux. 

octobre 2021 auteur invité

Krummer Hund, d’après le roman de Juliane Pickel, version de Liat Fassberg, mise en scène d’Alexander Riemenschneider (Theater an der Parkaue, octobre 2021). ©Sinje Hasheider

2 – La manière de programmer 

Les dramaturgs lisent des textes et des projets constamment : c’est leur métier. On peut se demander dans quelle mesure leurs avis sur la programmation sont toujours pris en compte par la direction du théâtre. Vers la fin de mon séjour, le codirecteur et la codirectrice(2), les dramaturgs et les responsables de la médiation scolaire se réunissaient afin d’analyser et de valider ensemble les choix de programmation pour la saison suivante. J’imagine que la direction s’est gardé le dernier mot, mais on se rapproche d’un processus qu’on pourrait qualifier de collaboratif.

La programmation n’est d’ailleurs annoncée que trois mois à l’avance. Plutôt que de présenter un spectacle pendant trois semaines, puis plus jamais – qu’il ait rencontré son public ou pas –, plusieurs productions du Parkaue font l’objet de quelques représentations au début, puis sont rejouées en rotation toute la saison, et les suivantes : elles font alors partie du répertoire du théâtre. L’avantage, c’est que le bouche-à-oreille a le temps de se propager, et la rumeur positive sur l’œuvre, de gonfler. On ne veut pas la rater quand elle sera de nouveau à l’affiche. Cette façon de programmer offre aux spectacles une plus longue feuille de route et leur permet de gagner en maturité. (Et, en cas d’annulation ou de report, ça cause moins de dégâts.)

3 – L’esprit d’équipe

Le fait que l’équipe artistique entière du Parkaue travaille concrètement à l’aboutissement de toutes les créations qui voient le jour sur ses scènes a pour effet de générer un véritable esprit d’équipe autour des spectacles, une effervescence à présenter quelque chose dont toutes et tous se sentent fiers et redevables.

Une fois par semaine, tout le monde – de la technique à l’administration en passant par les interprètes de l’ensemble – est convié à « l’usine à idées » (Denkfabrik), animée par un·e Dramaturg·in, un moment d’arrêt où l’on se permet de discuter des processus de fonctionnement, des thèmes de l’heure, des propositions de projets hors normes ou extra programmation. Organiser un parcours d’expérimentation avec la lumière dans les murs du théâtre ou la mise en lecture du texte d’un auteur québécois, par exemple ? Tout est possible. Les discussions y sont parfois enflammées, mais elles ont le mérite de faire circuler les idées et de stimuler la communication.

octobre 2021 auteur invité

LE THEATER AN DER PARKAUE de Berlin présente des spectacles pour les jeunes publics depuis 1948. Une centaine d’employé·es y travaillent, en plus d’un ensemble permanent de 19 interprètes et d’une quarantaine d’artistes invité·es. Son financement est entièrement public. En 2021-2022, il présentait huit créations, quatre spectacles de son répertoire et quelques productions invitées sur trois scènes—dont une temporaire installée dans un immense conteneur durant le chantier actuel de rénovation de son plateau principal. ©Olivier Sylvestre

4 – L’inclusion du public cible

En plus de toutes les rencontres scolaires et de l’inclusion d’un public test pour chaque spectacle, le Parkaue a mis sur pied trois clubs de théâtre – un pour enfants (7-10 ans), un pour ados (13-21 ans) et un mixte (9-13 ans) – qui présentent régulièrement leurs propres créations : des pièces, certes, mais aussi des performances in situ, des œuvres visuelles, des créations vidéo. Le public cible du théâtre est ainsi pris en charge et impliqué de multiples façons tout au long de l’année ; en 2022, on le conviera même deux fois par mois pour discuter avec la direction des futurs choix de programmation artistique.

5 – L’évaluation post-mortem

Une fois la première d’un spectacle passée, une démarche d’évaluation (Auswertung) menée par le ou la Dramaturg·in attitré·e au projet est entreprise afin de revenir sur le processus de production : quels ont été les bons coups, qu’est-ce qui a moins bien fonctionné ? On se dit les choses franchement et directement (cela semble faire partie de la culture allemande), pas pour jeter la pierre, simplement pour mieux faire à l’avenir.

6 – La continuité d’une réflexion

Durant tout mon séjour, et malgré les nombreuses tâches de mes collègues, j’ai assisté à plusieurs échanges de nature éthique et esthétique entre eux et elles : on réfléchit à son propre rôle, à celui du théâtre dans la société, au propos porté par chaque création. Quels spectacles veut-on vraiment présenter aux jeunes publics ? Comment les captiver davantage et les amener à s’impliquer dans la réception d’une œuvre ? Comment diversifier les paroles et les artistes, comment mieux inclure les personnes minorisées ou en situation de handicap ? Le département de la dramaturgie pose un regard sur toutes ces questions. Les discussions que ces professionnel·les du récit et du sens entretiennent sont d’une richesse infinie, dont, à mon avis, nos théâtres ne devraient pas se passer.

J’aimerais ouvrir ici un dialogue. Mesdames et messieurs à la direction artistique de nos institutions québécoises : ces idées vous inspirent-elles ? Pourriez-vous trouver des moyens d’y allouer des ressources ? Y aurait-il, chez vous, une volonté de redynamiser le travail autour des œuvres afin d’y intégrer un tel conseiller ou une telle conseillère pivot, qui accompagnerait les équipes tout au long des processus de production et veillerait à ce qu’on raconte la meilleure histoire avec le meilleur spectacle possible, dans l’objectif de faire avancer l’art théâtral ? Si oui, des personnes compétentes pour occuper ce ou ces postes sortent chaque année des universités québécoises.

Les deux dernières saisons marquées par la pandémie ont révélé bien des failles dans nos façons de fonctionner. Et si l’on jetait un coup d’œil sur ce qui se fait ailleurs, pour proposer nous-mêmes notre refondation du théâtre ?

Notes :
(1) L’auteur a pu réaliser ce stage grâce au soutien du Conseil des arts et des lettres du Québec et de l’Antenne du gouvernement du Québec à Berlin, qu’il remercie.(retour au texte 1)
(2) Depuis 2021, la codirection artistique (Intendanz) du Theater an der Parkaue est assumée par Alexander Riemenschneider et Christina Schulz. (retour au texte 2)

 

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