Sans doute aussi ancienne
Sans doute aussi ancienne

Amelia Anisovych, chantant « Let it Go » du film d’animation La Reine
des neiges dans l’abri souterrain où elle avait trouvé refuge à Kiev, au
début de l’invasion russe. ©Capture d’écran tirée de la vidéo virale circulant sur le web

Sans doute aussi ancienne que la parole elle-même, la traduction va et vient depuis des milliers d’années, butine aux corolles des textes, des marchés et des arts et pollinise les cultures entre elles. Mais quel est son rôle en temps de crise ? Que se passe-t-il quand elle n’a pas lieu ? Aperçu de certaines dynamiques de cette discipline.

L’activité de traduction est souvent un phénomène discret, intégré à la circulation de l’information et de l’art, et qui peut-être n’apparaît le plus clairement que lorsqu’elle est absente. Il faut d’abord établir le double sens de celle-ci dans toute production culturelle. Quand des textes provenant d’ailleurs entrent dans une sphère culturelle ou linguistique – qu’il s’agisse d’un pays, d’une région ou de toute autre entité autodéfinie –, ils sont féconds et volatils, c’est-à-dire mobiles et fluctuants, se cherchant encore une place dans le corpus national. Ils apportent des idées d’ailleurs, des perspectives nouvelles et, in fine, une réflexion sur soi par la confrontation à l’autre. Lorsque cette même sphère produit des œuvres disséminées à l’étranger, ces traductions constituent l’un des vecteurs principaux de diffusion de la culture en question.

Sans doute aussi ancienne

Manifestation contre la dictature militaire au Brésil, 1968. ©Archives nationales du Brésil

Elle ne se limite d’ailleurs pas qu’au domaine littéraire, tant s’en faut, même en ce qui concerne les arts de la scène. Où il y a prise de parole, expression politique ou artistique, il y a traduction. Les dynamiques qui agissent dans ce domaine relèvent de facteurs aussi divers que la situation politique, le statut des langues en contact ou l’histoire d’une nation. Par conséquent, les raisons qui sous-tendent la non-traduction sont tout aussi variées. Quoi qu’il en soit, on peut parler d’un besoin, d’une nécessité ou d’une urgence qui propulse cette activité : les œuvres non traduites, les sociétés sans traduction, font état d’une stagnation mortifère où s’abîme la vitalité culturelle d’une nation.

Sans doute aussi ancienne

Funérailles de l’ancien président brésilien Getúlio Vargas, le 26 août 1954. ©Archives nationales du Brésil

Montrer son existence

Tant qu’on se comprend, on ne se traduit pas. Un même peuple, par définition, n’aurait pas à se déchiffrer. Affirmer comme le fait Poutine que la Russie et l’Ukraine sont une seule nation revient à revendiquer une entente factice et une unité culturelle qui relèvent de la domination pure et simple. De son point de vue, la traduction est à cet égard non seulement inutile mais dangereuse, dans la mesure où elle dénote un besoin de différenciation et d’expression de la singularité.

Pour comprendre l’urgence de la traduction en temps de guerre, il suffit de constater le raz-de-marée de demandes qui emporte actuellement les personnes traduisant de l’ukrainien à l’anglais et l’appétit fébrile des maisons d’édition anglo-saxonnes pour toute littérature ukrainienne récente(1). On n’a qu’à consulter le compte Twitter du journaliste américain Noah Schneider, « War in Translation », qui publie des images, des textes et des vidéos témoignant des réalités de la guerre, aussi bien en Russie qu’en Ukraine, grâce à des traducteurs et traductrices bénévoles propulsé·es par les réseaux sociaux.

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La Guerre jusqu’à la victoire, affiche russe, 1917. ©Musée des Deux Guerres mondiales, Paris (Photo tirée du livre La Légende des légendes d’Ismail Kadaré, Flammarion, 1998, p. 157.)

Désinformation et instrumentalisation

La censure est l’un des appareils les plus efficaces pour installer la mainmise d’un gouvernement sur le peuple qu’il dirige. Elle intervient à de nombreux paliers de la vie politique et culturelle, et la traduction n’y fait pas exception. Au contraire, comme influence étrangère (textes entrants) ou comme témoignage des événements à l’extérieur du pays (textes sortants), elle constitue l’une des plus grandes menaces pour un régime souhaitant garder sa population en vase clos.

Comme le montre bien le président russe, la désinformation passe elle aussi par la traduction, ou par son absence. En interdisant aux médias étrangers de faire des reportages sur la situation en Russie (en mars 2022), il empêche bien sûr l’information de circuler à l’étranger mais aussi – et surtout – il barre l’accès de son peuple aux nouvelles véridiques, ne lui laissant que les sources officielles. Devant cette censure médiatique, l’urgence de traduire prend le dessus et pousse les quotidiens danois (Politiken), suédois (Dagens Nyheter) et finlandais (Helsingin Sanomat) à publier en russe une partie de leur couverture de la guerre en Ukraine(2).

Si les gestes posés envers les médias peuvent sembler loin des préoccupations du théâtre, il ne s’agit en réalité que d’une différence formelle. Au fond, c’est bien d’une même censure qu’il s’agit et qui a pour objectif de faire taire, de contrôler et d’empêcher la libre circulation de l’information et de la réflexion. Car il a été montré à de nombreuses reprises que la traduction théâtrale fait toujours l’objet d’une attention particulière dans les régimes dictatoriaux, tout comme le théâtre de façon générale, à cause de son important pouvoir d’influence sur un large public. Il est intéressant de noter que les censures se suivent mais ne se ressemblent pas : en effet, sous deux dictatures distinctes au Brésil (1937-1945 et 1964-1985), on en relève deux types différents, respectivement : « systématique et préalable à la diffusion des pièces […] et aléatoire et ʺviolenteʺ »(3), alors que dans la Tchécoslovaquie des années 1970 et 1980, on constate plutôt une action sur le travail et le quotidien des diffuseurs sous la forme d’annulations de contrats et de vexations diverses(4).

Dynamiques de la censure

La censure en traduction littéraire peut prendre de nombreuses formes, plus ou moins discrètes, car il n’est pas nécessaire, voire pas souhaitable, de bannir complètement une pièce, un film ou un roman venu de l’étranger et risquant de « contaminer » les valeurs nationales. La décontextualisation est l’une de ses manifestations les plus sournoises, car elle instrumentalise des œuvres littéraires pour véhiculer auprès du public des idées et des principes par manipulation en modifiant le contexte de l’original. Par contraste, l’omission(5) est l’une des méthodes les plus « douces » de censurer : il s’agit d’omettre une portion du texte dans la nouvelle version, ou, souvent, de la traduire d’une façon entièrement fausse pour faire correspondre l’œuvre aux standards de l’idéologie régnante. Pensons par exemple aux films américains ou français à l’affiche dans l’Espagne franquiste, dont les dialogues transformaient en frère et sœur des protagonistes dont l’affection l’un pour l’autre n’était visiblement pas de nature fraternelle (par exemple, Humphrey Bogart et Lauren Bacall, couple pourtant célèbre à l’écran) !

L’absence de traduction au théâtre ne survient pas toujours dans le cadre d’une crise politique, mais peut découler d’un nationalisme à bas bruit qui détourne l’intérêt du public pour les œuvres étrangères. On parlera d’une censure de réception qui touche la performance plutôt que le texte proprement dit. Pensons à la tiédeur du public américain pour les pièces traduites en général, qui constitue un obstacle de taille à ce qu’un texte dramatique dûment traduit en anglais voie le jour sur une scène des États-Unis.

Si l’on considère que la nature a horreur du vide, il en est de même pour la traduction. Une volonté de rester en vase clos, d’écarter toute influence extérieure, ne peut que provoquer un besoin aigu de traduire – et la traduction, comme la mauvaise herbe, verra le jour même dans les terrains les moins fertiles.

Notes :
(1) Alexandra Alter, « An urgent mission for literary translators: bringing Ukrainian voices to the West », New York Times, 10 mars 2022.(retour au texte 1)
(2) Site FranceInfo, « Trois quotidiens des pays nordiques vont publier en russe pour contrer la ʺpropagandeʺ de Moscou sur la guerre en Ukraine », franceinfo Culture, le 10 mars 2022.(retour au texte 2)
(3) Sonia Fernandes, Tradução e Censura : o teatro traduzido e censurado durante duas ditaduras no Brasil (1937-1945,1964-1985), thèse de doctorat, 2019.(retour au texte 3)
(4) Michelle Woods, Censoring Translation: Censorship, Theatre, and the Politics of Translation, Londres, Bloomsbury, 2012.(retour au texte 4)
(5) João Ferreira Duarte, « The Politics of Non-Translation: A Case Study in Anglo-Portuguese Relations », TTR : Traduction, terminologie, rédaction, vol. 13, no 1, 2000, p. 96.(retour au texte 5)

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