traduction sous tous aspects

« La traduction, sous tous ses aspects, est l’opération la plus vitale pour l’homme. » – Pier Paolo Pasolini

« À proprement parler, il n’existe pas de texte original ; tout mythe est, par nature, une traduction, il a son origine dans un autre mythe provenant d’une population voisine. » – Claude Lévi-Strauss

 

Mon cher et prolifique collègue, Mario Cloutier, codirecteur de ce dossier, et moi-même tenions à effectuer un état des lieux, à la suite du dossier dirigé par Raymond Bertin, Voies/Voix de la traduction théâtrale, dans Jeu 133, qui remonte à 2009. Pourquoi cette mise à jour ? Parce que, comme les pratiques des arts, les pratiques de la traduction évoluent avec le temps et, dans ce monde où les distances s’expriment désormais en clics, celle-ci demeure, depuis toujours, un paramètre vital de rapprochement et de cohésion interculturelle et globale.

Les arts du spectacle vivant étant en soi des manifestations auxquelles participent divers systèmes de langages et de codes, dans lesquels la parole s’inscrit mais n’est pas seule porteuse de sens, il sera aussi question d’interprétation et d’adaptation, voire de tradaptation. C’est dans cet esprit que la sémioticienne Caroline Mangerel propose, en ouverture, un panorama des différents modes de traduction dans les arts de la scène, en s’attardant notamment au théâtre multilingue de la compagnie malaise The Instant Café Theatre Company de Kuala Lumpur.

La danse transformative à laquelle se livrent les traducteurs ou les traductrices procède d’un oscillement entre la création de l’auteur·e et la réalité de la terre d’accueil. Tel·les des « funambules de l’altérité », Linda Gaboriau, amoureuse du Québec et véritable pionnière de la traduction vers l’anglais des pièces de Michel Marc Bouchard, Michel Tremblay et Marie-Claire Blais (entre autres) ; David Laurin, traducteur vers le français et codirecteur artistique chez Duceppe avec Jean-Simon Traversy depuis 2017 ; Leanna Brodie, actrice et traductrice œuvrant au sein du Playwrights Theatre Centre de Vancouver ; et Mishka Lavigne, autrice et traductrice de l’Outaouais et lauréate par deux fois d’un prix du Gouverneur général, décrivent en table ronde le rapport qu’il et elles établissent avec les textes et les auteur·es rencontré·es sur leurs chemins.

Certaines de ces personnes ont eu l’heur de se croiser durant la résidence de traduction Glassco à Tadoussac. Il nous semble important de fournir de plus amples informations sur cet événement (et ce lieu) inspirant, susceptible de démarrer la carrière pancanadienne d’artistes émergent·es. Mario Cloutier s’entretient, à ce sujet, avec Maryse Warda, traductrice chevronnée et conseillère dramaturgique là-bas.

Enzo Giacomazzi, doctorant à l’UQAM et à l’Université Sorbonne Nouvelle, et collaborateur régulier de Jeu, se livre à une analyse du projet Sophocle que Wajdi Mouawad a entrepris, en collaboration avec le poète Robert Davreu, en 2011. Dans cette aventure digne d’une odyssée, la réactualisation de mythes est au centre des attentions et demande de la part du traducteur un travail complexe dans sa tentative de restituer la signifiance des œuvres du maître en notre ère post-contemporaine.

Si nous avons voulu donner une place proéminente aux spécialistes de cet art de la transmission, nous avons aussi désiré nous pencher sur le cas spécifique du Québec et sur l’exportation de pièces d’ici à l’étranger. C’est ainsi que Chris Campbell, traducteur et ancien conseiller dramaturgique de grands théâtres de Londres, s’est prêté au jeu de l’entrevue pour discuter de la traduction de pièces québécoises pour le Royaume-Uni. Philippe Blanchard, quant à lui, soumet ses réflexions sur les manières d’appréhender et de traduire un texte pour la scène aux États-Unis, cet imposant voisin auquel nous parlons, somme toute, assez peu.

Finalement, alors que nous clôturions nos travaux, le président Poutine décidait de mettre à genoux l’Ukraine à coups de désinformation, de bombes et de censure. Nous n’avions d’autre choix que de réfléchir à ce que cela suppose eu égard à la survie des forces vives de ce pays désormais en ruines, qu’on ne connaît trop souvent que par les désastres qu’il a subis, que ce soit Tchernobyl ou l’Holodomor. Cette nation voit actuellement sa culture menacée d’effacement par une possible assimilation forcée à sa soi-disant mère-patrie russe. De toute urgence, Caroline Mangerel s’est adonnée à une analyse des tensions entre censure, traduction et propagande.

Rappelons-le : la traduction n’est pas qu’un exercice intellectuel ou langagier, elle est un engagement. 

Elle actualise les œuvres du passé. 

Elle fait connaître autrui pour mieux se comprendre. 

Elle donne des ailes et de nouveaux souffles à l’art et aux artistes. 

Elle est aussi un instrument de résistance et un rempart contre l’oubli… lorsqu’elle ne joue pas le jeu du pouvoir.

En ces temps troubles, où, des dérives périlleuses des puissant·es à la lancinante pandémie de COVID-19, la morosité peut nous paraître installée pour longtemps, nous ressentons la nécessité de transmettre un message par cette collection d’écrits : par son activité incessante, et sous-jacente, la traduction est un moyen dynamique et sans cesse renouvelé de propager, par-delà les frontières, la connaissance et la sensibilité des peuples. Hybride de nature, elle reste un moteur d’optimisme pour l’humanité qui, avouons-le, a bien besoin d’espoir.

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