La disparition d’André Brassard, le 11 octobre dernier, était attendue, car l’homme vivait avec une santé très hypothéquée depuis son accident vasculaire cérébral de 1999. Malgré tout, sa mort fut un choc pour nombre d’artistes l’ayant côtoyé à un moment ou un autre d’une carrière échelonnée sur quatre décennies et qui, pour plusieurs, ont eu la chance de travailler sous sa houlette. Les témoignages furent nombreux, et le legs à la communauté théâtrale de cet artiste surdoué sera durable, espérons-le, sans oublier les réminiscences des publics ayant vibré à ses propositions scéniques audacieuses. Même inactif depuis 20 ans, Brassard irradiait par son esprit et son humour, demeurés vifs jusqu’à la fin. Le documentaire Notre été avec André, sorti en 2018¹, l’atteste de façon éloquente.
 
Triste hasard que sa mort survienne au moment où nous publions un dossier consacré à René Richard Cyr, qui se dit lui-même « enfant de Brassard » et fut l’un des premiers à lui rendre hommage. André Brassard hante ces pages par sa présence. Lui et Cyr se sont en quelque sorte succédé comme « accoucheurs » de l’œuvre scénique de Michel Tremblay, et la marque de l’un et de l’autre sur ce corpus, bien que différente, est considérable. Durant l’élaboration de ce numéro, plusieurs personnes interviewées ont fait des liens entre Cyr et son mentor. Quelques jours avant l’entrée aux soins palliatifs de Brassard, notre collègue Marie Labrecque était en contact téléphonique avec lui, espérant obtenir une entrevue au moment où il se sentirait assez en forme pour lui parler. Ce jour venu, hélas, son téléphone à elle a fait défaut… une déconvenue crève-cœur.

Brassard était plus que son travail théâtral, dont subsistent trop peu d’archives — l’un de ses grands regrets —, contrairement aux textes des pièces qu’il a montées. C’est la nature même du spectacle vivant d’être éphémère, de ne durer que dans la mémoire et le cœur des spectateurs et des spectatrices. La création historique des Belles-Sœurs en 1968 révolutionna notre théâtre et fut le début d’une aventure aux avenues surprenantes : sa collaboration avec Tremblay, jalonnée de plusieurs pièces majeures qui bouleversèrent les conventions — qu’on pense à En pièces détachées, à À toi, pour toujours, ta Marie-Lou, à Hosanna, à Albertine, en cinq temps, au Vrai Monde ? ; une vingtaine en tout. Au-delà de cette complicité, le créateur se passionna pour les œuvres de Jean Genet et de Michel Marc Bouchard, mais aussi de Claude Gauvreau, de Victor-Lévy Beaulieu et de Racine, Shakespeare, Tchekhov, Beckett, Brecht… au total, il signa quelque 160 mises en scène.

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Si René Richard Cyr n’en a pas encore fait autant, il est sur la bonne voie… mais ce n’est pas tant la quantité que la qualité, l’exigence et l’audace, la cohérence et à la fois l’éclectisme de son parcours qui nous happent. Comédien d’exception, auteur, directeur artistique, metteur en scène touche-à-tout — du théâtre de création au répertoire classique, de la variété au théâtre musical et à l’opéra —, vedette du petit écran et réalisateur au cinéma, il continue d’étonner et de ravir. Faut-il ajouter que sa personne, franche et directe, d’accès facile, son intelligence et son sens du comique en font un être attachant ? Ses collaboratrices et collaborateurs font son éloge spontanément.

Dans ce 184e opus de Jeu, nous nous attardons aussi à la condition des artistes neuroatypiques, à la marionnette pour adultes, à l’édition 2022 du Festival d’Avignon ainsi qu’au théâtre ukrainien ; des portraits du comédien Mustapha Aramis et du dramaturg William Durbau, ainsi qu’une plongée dans l’œuvre de Geneviève Billette sont à signaler. Bonne lecture en cette fin d’année sur notre planète chamboulée ! Que la prochaine nous soit lumineuse.
 


¹ J’avais rendu compte de ce film de Claude Fournier et de Marie-Josée Raymond dans mon éditorial « Un point d’ancrage », de JEU 169 (2018.4).

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À propos de

Journaliste dans le domaine culturel depuis 40 ans, Raymond Bertin a collaboré à divers médias à titre de critique de livres et de théâtre (Voir, Lurelu, Collections) et a été rédacteur pour plusieurs institutions du milieu. Membre de l’équipe de rédaction de JEU depuis 2005, il en assume la rédaction en chef depuis 2017 et a porté, au fil des ans, son intérêt sur toutes les formes de théâtre d’ici et d’ailleurs. Il œuvre également comme enseignant à la formation continue dans un collège montréalais.