© Maxime Côté

Il y a un an, presque jour pour jour, je partageais ici même mes préoccupations sur le sort des artistes et des travailleurs et travailleuses de la culture en Ukraine et en Russie, alors que la guerre de Poutine entrait dans son troisième mois. Quatre ans plus tôt, en 2018, j’avais eu le privilège de voir quelques spectacles grandioses lors de la remise du Prix Europe pour le théâtre à Saint-Pétersbourg. Au cœur de ces œuvres, un sujet, une crainte : la guerre annoncée ; je parlais alors d’une « atmosphère de guerre appréhendée¹ » et de la nécessité de maintenir des ponts entre les nations. Un sujet aujourd’hui fort délicat pour les artistes de ces deux pays, comme on pourra l’imaginer en lisant le texte du critique ukrainien Serhii Vasyliev dans ces pages. La guerre, en se prolongeant, modifie les points de vue.

De tout temps, il y a eu des guerres sur notre planète. Et il y en aura tant et aussi longtemps que l’espèce humaine n’aura pas disparu, anéantie par ses propres actions. Les dangers d’une crise climatique sans précédent, apparemment inévitable, menacent notre survie à plus ou moins long terme, et ceux d’un éventuel conflit nucléaire, résultant du geste imprévisible d’un dirigeant fou, nous pendent au nez. Nous avons donc deux luttes à mener pour espérer survivre… celle contre le réchauffement du climat, qui se heurte à l’incurie de gouvernements menés par les industries, et celle contre les visées dévastatrices de tyrans pour qui la vie humaine importe peu.

Quel rôle le théâtre peut-il jouer, joue-t-il dans un contexte de conflit armé ? Nous avons sondé plusieurs personnes, artistes notamment, qui font ou ont fait face à des situations parmi les plus dramatiques qu’on peut devoir affronter. La guerre, on préférerait ne pas avoir à en parler, à lui consacrer un dossier. Mais elle s’impose à notre esprit, à notre cœur, à nos yeux, à nous qui ne la vivons pas (qui n’en mourons pas). C’est toujours brusquement qu’elle se produit, même annoncée, comme en février 2022 en Ukraine, comme plus récemment, en avril, au Soudan. Comme tant d’autres fois auparavant. Quand une guerre se déclenche, on ne sait jamais combien de temps elle va durer, ni l’étendue des dégâts qu’elle va causer.

Ses retombées sont multiples, les répercussions et les séquelles, durables sur plusieurs générations. Un spectacle comme Les Sept Branches de la rivière Ōta d’Ex Machina nous le montre bien, où les descendant·es des victimes directes de la bombe atomique vivent encore, des décennies plus tard, avec divers traumatismes. Si l’art a un pouvoir quelconque pour contrer les entreprises guerrières, c’est en s’adressant à notre tête et à l’empathie que nous pouvons développer pour les autres, même habitant des contrées éloignées. Une autre production ambitieuse, celle de Rome, d’après Shakespeare, revisité par Jean Marc Dalpé et Brigitte Haentjens, nous rappelait au printemps dernier que la guerre est un cruel jeu de pouvoir, aux mécanismes tordus et intéressés qui se transmettent d’une époque à l’autre, d’un régime à l’autre.

Ce n’est pas si fréquent, tout de même, qu’on aborde ces réalités sur nos scènes. L’auteur Guillaume Lapierre-Desnoyers, qui apparaît en couverture de ce numéro 186 de Jeu, a su créer une pièce d’une grande pertinence et d’une actualité criante sur le sujet. Nous l’avons invité à témoigner de ce qui l’a inspiré. Ce qui se vit dans les rues de Port-au-Prince, ces derniers mois, ressemble aussi à une guerre ; l’auteur Guy Régis Jr s’accroche à l’art, au théâtre pour aider son peuple à survivre, et nous transmet ici un peu de sa force et de sa passion. Si on lit bien ce dossier « Guerre et paix », on verra que c’est vers la paix qu’il nous entraîne. Merci à celles et à ceux qui ont accepté de se pencher sur ces questions et de nous livrer leurs témoignages ou leurs analyses, bien nécessaires pour garder l’espoir de jours meilleurs.

Bon été !


¹ Voir mon compte rendu, « La solidarité théâtrale s’invite au Prix Europe », dans Jeu 170 (2019.1), p. 74-79.

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À propos de

Journaliste dans le domaine culturel depuis 40 ans, Raymond Bertin a collaboré à divers médias à titre de critique de livres et de théâtre (Voir, Lurelu, Collections) et a été rédacteur pour plusieurs institutions du milieu. Membre de l’équipe de rédaction de JEU depuis 2005, il en assume la rédaction en chef depuis 2017 et a porté, au fil des ans, son intérêt sur toutes les formes de théâtre d’ici et d’ailleurs. Il œuvre également comme enseignant à la formation continue dans un collège montréalais.