Éditorial JEU 189 ∙ Médiation théâtrale

Y a-t-il un public dans la salle ?

© Andrée-Anne Giasson

Depuis le début de la saison 2023-2024, les directions des théâtres observent une désaffection de leur auditoire respectif. Un article, paru en novembre 2023 dans La Presse, rapportait que les salles de spectacles d’art vivant n’étaient parfois occupées qu’à la moitié de leur capacité. Après un soubresaut postpandémique où le public a paru vouloir renouer en grand nombre avec les diverses disciplines artistiques, les ventes de billets stagnent et/ou régressent. Autre constat des diffuseurs et des producteurs, les spectatrices et spectateurs attendent à la dernière minute avant d’acheter des places depuis au moins deux ans. Plusieurs explications sont avancées : pandémie, offre importante en sorties de tous genres, inflation galopante, clientèle davantage casanière. Reste que les sourcils des gestionnaires de salle affichent des accents circonflexes de plus en plus prononcés. Au Théâtre Prospero, les membres du public peuvent choisir le prix du billet au sein de la grille tarifaire, un peu comme c’était le cas dans les cafés-théâtres montréalais dans les années 1970. Est-ce que cette stratégie sera payante à long terme ? Les grandes institutions peuvent-elles se permettre d’adopter une telle politique ? Le Trident, à Québec, y songe sérieusement. Pour l’heure, le gouvernement québécois poursuit sa politique de compensation à la billetterie, mais combien de temps durera cette mesure si les salles continuent de se vider ? Il faut aussi se demander si les lieux de diffusion actuels conviennent à la nouvelle réalité de la fréquentation. Le public des arts vivants, où est-il donc passé ?

À Londres, le National Theatre a lancé en février 2024 un projet pilote déplaçant le début de représentations à 18 h 30 afin de permettre au public de rentrer plus tôt à la maison¹. Des vedettes comme David Tennant et Dominique West y ont aussi vivement critiqué le prix exorbitant des billets. En France, où l’on a constaté aussi une baisse de la fréquentation, les experts ont expliqué cette tendance par la guerre en Ukraine, la crise du pouvoir d’achat et le contexte électoral². Chez nous, Duceppe étudie la possibilité d’offrir certaines représentations à une heure moins tardive. Les salles multiplient les offensives de marketing sur les réseaux sociaux pour tenter d’attirer, entre autres, plus de jeunes.

Un certain climat pernicieux contaminé par de nombreuses préoccupations artistiques, financières et politiques nous force donc à nous demander le plus sérieusement du monde s’il y a et s’il y aura un public dans la salle, aujourd’hui et demain ? Cette douloureuse question doit être partagée par toutes et tous dans notre milieu. L’une des réponses les plus probantes et durables réside depuis longtemps dans la médiation, sujet de notre dossier qui rend hommage à une très grande dame : Monique Rioux. Cette pratique essentielle vise à rapprocher les arts vivants des publics jeunes et moins jeunes, experts et néophytes. Toutes les disciplines s’en servent pour faire résonner les démarches créatives au sein de la cité. Cette pratique a perfectionné l’art de connecter la société à l’importance de la création, notamment lors de périodes de sous-financement de la culture.

Au moment d’écrire ces lignes, les débrayages des enseignant∙es, menaçaient la tenue de spectacles jeunesse et d’activités de médiation. Loin de nous l’idée de dénoncer les moyens de pression jugés nécessaires par des syndiqué∙es de l’État dont on exige d’en faire toujours plus avec toujours moins. En fait, l’annulation de quelques spectacles n’est qu’un grain de sable dans le désert qui menace les salles. La problématique des publics en baisse représente une situation des plus alarmantes. Nous sommes tenus de l’analyser avec rigueur et ouverture d’esprit.

Une nouvelle rubrique vient clore cette édition, Textes et pensées, sur des parutions récentes en théâtre. D’autres suivront dans les mois à venir afin de venir étayer notre volonté grandissante d’être à l’affût de créations et d’artistes qui nous invitent à une meilleure compréhension de nous-mêmes et de notre monde. Les médias sont aussi des médiateurs en leur genre.

JEU demeure cette référence unique qui saura plonger encore plus loin dans les idées et les démarches inventives. Dans les mois à venir, nous parlerons d’hybridité, de cycle post-dramatique, de cirque, de nouveaux matérialismes, de danse, de performance et… des publics. À suivre !


¹ Nadia Khomami, Midweek performances to start at 6:30pm from February to fit with post-Covid working patterns, The Guardian, 19 octobre 2023.
² Marie-Valentine Chaudon, Des théâtres privés en mal de spectateurs, La Croix, 15 juin 2022.

Mario Cloutier

À propos de

Journaliste depuis 30 ans, Mario Cloutier est spécialisé en arts et culture après avoir été chef de division aux arts (La Presse), correspondant parlementaire (La Presse, Le Devoir) et rédacteur de nouvelles à la radio (Radio-Canada). Membre du comité de rédaction et rédacteur en chef de JEU, il siège aussi aux conseils d’administration de l’Association des journalistes indépendants du Québec et de la revue Séquences. Dans les arts vivants, c’est la poésie qui le passionne, celle que l’on retrouve dans des créations originales, sortant des sentiers battus.