Dernier numéro JEU 190 ∙ Cirque à tout faire

Jongler avec des… grenades

© Camilla Greenhill

L’heure est gravissime pour la culture en général et pour les arts du spectacle vivant en particulier. Avant le dépôt du budget provincial, la rumeur courait déjà selon laquelle le Conseil des arts et des lettres du Québec (CALQ) ne verrait pas son enveloppe s’enrichir pour soutenir les arts : c’était 161 M $ en 2023, ce sera 160 M $ en 2024. Le ministère de la Culture et des Communications s’est empressé d’annoncer une allocation de 28 M $ supplémentaires, répartis sur quatre ans, au programme Soutien à la mission du CALQ, mais comme l’enveloppe de l’organisme reste la même, on comprendra qu’on déshabillera Paul pour habiller Jean. Belle contorsion que le CALQ aura l’odieux de réaliser. Depuis plusieurs mois pourtant, on crie au loup dans les coulisses de la création devant la baisse de fréquentation des salles, l’augmentation des coûts de production et la disparition de la compensation à la billetterie. Sans indexation au budget du CALQ, on peut prévoir que des artistes, des compagnies, des organismes mettront la clef sous la porte.

Comme média culturel spécialisé, Jeu navigue dans ce même bateau des subventions gouvernementales. À la hauteur d’un budget très serré, mais d’une façon similaire à celle des autres acteurs et actrices du milieu des arts vivants. Nous sommes toutefois prêt∙es à serrer les coudes pour faire front commun avec tous et toutes afin de (re)demander que la culture soit reconnue à sa juste valeur dans la société québécoise par son gouvernement, cette culture qu’il se targue de défendre en ajoutant 40 M $ sur quatre ans, fonds qui n’iront vraisemblablement pas au CALQ, pour notamment « diffuser une image positive du français ». En décidant de créer en français, les artistes le font déjà sans être à la solde de l’État. Ce gouvernement est passé maître dans sa façon de jouer au magicien qui saupoudre de la poudre de perlimpinpin pour sauver les apparences et rester populaire auprès de l’électorat. Souvenons-nous des milliards déboursés en chèques postpandémiques et baisses d’impôts alors que la récession montrait déjà le bout de son nez.

La pandémie a fait mal aux finances de tous les pays de la planète, tout comme la crise financière qui l’a suivie. La CAQ au pouvoir depuis six ans, qualifiée par les chroniqueurs politiques de gouvernement de comptables, sait-elle seulement compter ? On ne peut plus plaider l’ignorance. Québec avait tout le temps pour réfléchir, planifier et agir en conséquence. Encore en novembre dernier, le ministre des Finances prévoyait un déficit de 3 G $; qui a explosé, autre tour de magie, à 11 G $ en quatre mois ! Le déficit est tel que le Québec entre dans une « transition rouge » jusqu’à la fin de la décennie. Évidemment, on révisera toutes les dépenses, on retournera toutes les pierres et on coupera. Comme si tous les gouvernements québécois ne l’avaient pas fait depuis Jean Lesage. En faire plus avec moins ? C’est le cas depuis longtemps dans le monde des arts. Le statu quo du financement signifie, en fait, un recul de la reconnaissance de certains caractères essentiels de la culture qui sont le mieux-être, ainsi que le progrès social, politique et économique.

Trêve de jongleries politiques, il n’y a heureusement pas de début d’été au Québec sans les festivals TransAmériques et Montréal Complètement Cirque. Au contraire des politiciens, ces artistes nous divertissent, certes, mais nous émeuvent et nous remettent en question aussi. Nous consacrons donc notre dossier au cirque québécois contemporain qui, avec et après le Cirque du Soleil, représente toujours un joyau dans notre écrin culturel, d’ailleurs fièrement exhibé à l’international par tous les gouvernements québécois. Nous explorons sous toutes ses coutures et dans toute sa multidisciplinarité, ce cirque avant-gardiste et à tout faire.

Cela dit, Montréal Complètement Cirque a dû aussi réviser son budget prévoyant que certaines demandes financières ne seraient pas exaucées cette année. Faire des « entourloupes », mot utilisé dans l’éditorial d’un grand quotidien pour décrire les manœuvres comptables du gouvernement actuel, c’est, au mieux, jongler avec les chiffres pour se montrer habile acrobate. Dans le cas de la culture, et plus particulièrement des arts du spectacle vivant, cela ressemble davantage à jouer à la roulette russe ou à lancer des grenades dégoupillées au CALQ et aux artistes afin qu’ils et elles se débrouillent fin seul∙es. Il risque d’y avoir des victimes, reste à savoir qui n’en souffrira pas.

Mario Cloutier

À propos de

Journaliste depuis 30 ans, Mario Cloutier est spécialisé en arts et culture après avoir été chef de division aux arts (La Presse), correspondant parlementaire (La Presse, Le Devoir) et rédacteur de nouvelles à la radio (Radio-Canada). Membre du comité de rédaction et rédacteur en chef de JEU, il siège aussi aux conseils d’administration de l’Association des journalistes indépendants du Québec et de la revue Séquences. Dans les arts vivants, c’est la poésie qui le passionne, celle que l’on retrouve dans des créations originales, sortant des sentiers battus.