À vrai dire, c’est durant la patiente élaboration du Dictionnaire des artistes du théâtre québécois que l’idée de ce dossier est apparue. Pour s’en tenir à 450 entrées, il avait fallu, au terme de nombreuses discussions, parfois orageuses il faut bien l’avouer, retrancher de la liste des artistes au parcours peut-être un peu bref, et pourtant déjà si enthousiasmant. Nous avions réussi à glisser dans les pages de l’ouvrage quelques nouveaux venus – je pense notamment à Kathleen Fortin, Maxim Gaudette et David Boutin, qui avaient tout de même dix ans de métier –, mais tant d’autres créateurs passionnants avaient dû être évincés ! C’est donc en quelque sorte pour remédier à cette situation que j’ai choisi d’œuvrer à ce dossier où sont dressés vingt portraits d’une génération.

Mais de quelle génération s’agit-il ? On dit qu’une génération met quinze ans à se constituer. J’ai donc choisi de retenir vingt artistes diplômés depuis moins de quinze ans, c’est-à-dire entre 1994 et 2009. Durant le processus de sélection, mon intuition s’est confirmée : il est à Montréal et à Québec des artistes de théâtre qui ont les pieds dans un entre-deux aussi vertigineux que stimulant. Ils ne sont pas encore chevronnés, mais ils n’appartiennent manifestement plus à ce qu’on nomme la relève. Ils sont pleins de promesses, nous permettent d’espérer le meilleur, mais nous offrent aussi, déjà, des raisons d’admirer leur travail, de nous étonner du chemin qu’ils ont si rapidement et si brillamment parcouru.

Ces vingt perles rares ont été choisies avec le cœur et la tête ; elles sont à mon avis hautement représentatives de leur génération, de son énergie peu commune, de son talent immense et protéiforme. Bien entendu, de nombreux autres créateurs auraient pu se retrouver dépeints dans ce dossier. Il a fallu trancher et ça n’a pas été facile. Cela dit, je me plais à croire que ceux et celles qui n’ont pas été retenus n’hésiteront pas à relier leur travail à celui de l’un ou l’autre des artistes qui l’ont été. Parce que cette génération, croyez-moi, elle est tissée serrée, solidaire. S’intéresser à un individu, c’est s’intéresser à un maillon de la chaîne, à la partie d’un tout. Ainsi, chaque portrait renvoie à celui qui le précède et à celui que le suit ; il trouve sa place, essentielle, unique, au sein d’un véritable écosystème.

Cette génération, c’est celle de la Carte Premières, des Écuries, du Festival du Jamais lu et du OFF.T.A., celle du Théâtre Ni plus ni moins, de Joe Jack et John, des Fonds de Tiroirs, de Pupulus Mordicus, des Trois Tristes Tigres, du Théâtre Péril, de la Pire Espèce, de la Banquette Arrière, du Théâtre Debout et du Théâtre I.N.K. C’est une génération qui joue, qui écrit, qui conçoit, qui met en scène, qui chante et qui danse. Une génération qui abolit les frontières spatiales et idéologiques. Une génération capable de s’offrir, dans la même saison, le TNM, Duceppe et l’Espace Geordie. Aux aléas de la création, qu’ils soient techniques, financiers ou sociaux, cette génération oppose sa puissante inventivité.

À des critiques qui ont suivi assidûment leurs parcours j’ai demandé d’ausculter, de décrire et d’interpréter avec engagement, autrement dit de livrer un portrait aussi vibrant que le modèle. Raymond Bertin s’est intéressé à Magalie Amyot, Maxime Denommée, Francis Ducharme et Francis Monty ; Alexandre Cadieux, à Émilie Bibeau, Johanne Haberlin et Marilyn Perreault ; Josianne Desloges, à Frédéric Dubois, Martin Genest et Hugues Frenette ; Étienne Bourdages, à Sophie Cadieux et Évelyne Rompré ; Patricia Belzil, à Frédéric Blanchette ; Michelle Chanonat, à Alexia Bürger ; Catherine Cyr, à Étienne Boucher ; Hervé Guay, à Catherine Bourgeois ; Marie-Andrée Brault, à Olivier Kemeid. Je me suis personnellement chargé de Christian Lapointe, Benoît McGinnis et Olivier Morin. Je tiens à remercier ici les auteurs, d’avoir si bien répondu à ma commande, et leurs sujets, d’avoir tous accepté de lire leur portrait avant publication afin d’éviter que des erreurs factuelles ne se glissent dans les tableaux.

J’ose ajouter en terminant que la génération dont il est ici question est aussi la mienne. J’ai quitté les bancs d’école en 2002. J’écris pour Jeu depuis précisément une décennie. Ai-je besoin de vous dire que la parution de ce dossier – le premier que je dirige seul – est extrêmement symbolique pour moi ? Ces comédiens, ces auteurs, ces metteurs en scène, ces scénographes, je ne peux concevoir le théâtre sans eux. Quand ils ont fait leurs premiers pas sur scène, j’étais là, dans l’obscurité, à faire mes débuts comme critique de théâtre. À cette génération, ma génération, je souhaite, haut et fort, une vie longue et féconde.

Aussi dans Jeu 132

Bien entendu, ce numéro contient également des critiques de spectacles et des comptes rendus de festivals. Josianne Desloges nous fait découvrir le travail de Marcel-lí Antúnez Roca, un artiste barcelonais de passage à Québec pour la dixième édition du Mois Multi, alors qu’Hervé Guay revient sur deux productions présentées par des compagnies états-uniennes à l’Usine C lors du quatrième festival Temps d’images. Ailleurs dans le numéro, Ariane Fontaine et Katya Montaignac nous exposent les recommandations auxquelles les Seconds États généraux de la danse professionnelle du Québec ont donné lieu ; Brigitte Purkhardt rend compte de la remise des prix Europe pour le théâtre – à Krystian Lupa, Guy Cassiers, Pippo Delbono, Rodrigo García (dont il est également question dans la chronique de Michel Vaïs), Árpád Schilling et François Tanguy du Théâtre du Radeau –, mais aussi d’un colloque de l’AICT, qui se tenait, tout comme la remise de prix, à Wroclaw en Pologne ; et Ludovic Fouquet livre les faits saillants d’un cycle consacré au Britannique Howard Barker au Théâtre de l’Odéon l’hiver dernier. Il faut ensuite souligner la présence de trois articles qui nous en apprennent plus sur des créateurs qui auraient tout à fait pu se trouver dans le dossier : Hugo Bélanger, Serge Mandeville et Olivier Choinère. Aurélie Olivier a rencontré Bélanger, directeur du Théâtre Tout à Trac, qui nous livre le pourquoi et le comment de sa passion pour la commedia dell’arte. Michelle Chanonat a croisé des entrevues avec Brassard et Mandeville, notamment à propos d’Oh les beaux jours, une pièce de Beckett à laquelle les deux metteurs en scène se sont mesurés. Et Marie-Andrée Brault, dans sa chronique, offre une éclairante lecture du troublant ParadiXXX de Choinière. Enfin, Anick La Bissonnière, qui a accepté la Carte blanche que nous lui avons offerte, nous entretient de son rapport au vide, une notion fondamentale dans son travail et tout particulièrement dans la scénographie qu’elle a réalisée pour le Woyzeck de Brigitte Haentjens.

Bonne lecture !

Christian Saint-Pierre

Critique de théâtre, on peut également le lire dans Le Devoir et Lettres québécoises. Il a été rédacteur en chef et directeur de JEU de 2011 à 2017.

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