Depuis presque l’invention du cinématographe à la fin du XIXe siècle, le théâtre et le cinéma entretiennent des rapports soutenus : emprunts, partages, citations, inspirations, dialogues et croisements entre les disciplines, les langages et les formes, mais aussi entre les figures, les mythologies et les imaginaires. Douze ans que Jeu n’avait pas consacré un dossier aux relations entre les deux médiums. C’est peut-être parce que celui dirigé par Patricia Belzil dans Jeu 88, volumineux, ratissait un vaste territoire : de Michel Marc Bouchard à William Shakespeare en passant par Robert Lepage, John Cassavetes, Louis Malle et Rainer Werner Fassbinder.

Parce que les échanges entre la scène et l’écran (au sens large) sont plus riches qu’ils ne l’ont jamais été, plus fertiles que sclérosants, plus vivifiants qu’incestueux, parce que les deux arts ont cessé de s’exclure, de s’opposer ou de se contredire dans l’esprit de plusieurs créateurs et spectateurs, critiques et théoriciens, nous avons choisi de nous pencher à nouveau sur le sujet. Soucieux d’être le plus possible dans l’ici et maintenant, nous nous sommes intéressés à des manifestations récentes de ces liaisons fertiles entre le théâtre et le cinéma. Le dossier comporte quatre grandes articulations. Il sera d’abord question des films adaptés au théâtre, ensuite des pièces portées au grand écran, puis des codes cinématographiques débusqués sur scène et, finalement, des conventions théâtrales employées au cinéma.

Bientôt sur les écrans

Dans un premier temps, il est question de films sur le point d’accéder à une incarnation scénique. Josianne Desloges s’est entretenue avec les metteurs en scène Martin Genest, Michel-Maxime Legault et Jérôme BP. Le premier se mesure à Octobre de Pierre Falardeau, le deuxième, à Une liaison pornographique de Frédéric Fonteyne (plus précisément à la pièce que Philippe Blasband a tiré de son propre scénario) et le troisième, à A Clockwork Orange de Stanley Kubrick ainsi qu’au roman de Anthony Burgess qui l’a inspiré. Ensuite, Marie-Christiane Hellot établit de judicieuses comparaisons entre les différents Amadeus, la pièce de Peter Shaffer, le film de Milos Forman et le spectacle signé René Richard Cyr, en plus de s’entretenir brièvement avec Michel Dumont, directeur artistique de la Compagnie Jean-Duceppe, qui y tenait le rôle de Salieri.

Dans un théâtre près de chez vous

Dans un deuxième temps, on ausculte la manière dont certaines pièces québécoises ont été transformées en scénarios, les difficultés que cela pose et les libertés que cela offre. Raymond Bertin s’est entretenu avec les réalisateurs et scénaristes Philippe Falardeau et Denis Villeneuve. Le premier s’est attaqué à Bashir Lazhar d’Evelyne de la Chenelière. On ne sait pas encore quand le film sera tourné, mais, histoire de nous faire patienter, Falardeau a généreusement accepté de nous offrir un extrait de son scénario. Le second se mesure à Incendies de Wajdi Mouawad. Sous la rubrique Carte blanche, Villeneuve nous offre un extrait du story-board de ce film, qui devrait prendre l’affiche à l’automne 2010. On l’en remercie chaleureusement. André Lavoie a, quant à lui, rencontré Michel Marc Bouchard, un dramaturge qui est de plus en plus souvent scénariste. Vous verrez que ses « démêlés » avec le cinéma ne sont pas près de se terminer.

Heureuses hybridités

Dans un troisième temps, on se penche sur des inscriptions du cinéma dans la représentation théâtrale contemporaine. Sylvain Duguay rend compte des défis que le cinéma pose à la représentation. Il trouve de probants exemples dans les réalisations récentes de Robert Lepage, d’Alice Ronfard ainsi que de Michel Lemieux et Victor Pilon de 4D Art. Ensuite, Philippe Couture s’intéresse à la présence au théâtre des codes sonores du cinéma, plus précisément dans les créations de Jean Boillot, Joël Pommerat, Jérémie Niel et Marie Brassard. Dans le même ordre d’idées, je signe hors dossier un survol des nombreuses productions du plus récent Festival d’Avignon qui flirtent avec le cinéma et les images en mouvement.

Dans un quatrième et dernier temps, on interroge la présence du théâtre à l’intérieur même de l’œuvre filmique. Pour ce faire, nous avons choisi un terreau des plus fertiles : le cinéma de Lars von Trier. Manon Dumais cerne la présence et le fonctionnement des conventions théâtrales dans Dogville et Manderlay. Vous verrez comment l’univers de Grace, l’héroïne de la trilogie U.S.A. : Land of Opportunities, table sur des ressorts du théâtre, notamment ceux que nous ont légués Brecht et Grotowski.

Également dans ce numéro

On trouve aussi dans ce numéro, outre les habituels comptes rendus critiques, plusieurs articles concernant la danse. Michèle Febvre rend un vibrant et érudit hommage à Merce Cunningham et Pina Bausch, deux grandes figures de la danse disparues en 2009. Guylaine Massoutre retrace le parcours de Danse Danse, ce diffuseur qui a su « séduire sans céder à la facilité ». Katya Montaignac s’intéresse à quelques spécimens emblématiques de la danse contemporaine « à l’européenne ». Et Stéphanie Brody rend compte des échanges qui se sont tenus lors d’un forum organisé par PPS Danse, l’Exil créateur.

Deux articles sont consacrés au classique de Jean-Pierre Ronfard, Vie et mort du Roi Boiteux. Michelle Chanonat s’est entretenue avec Frédéric Dubois, qui présentait sa mouture de l’œuvre à Montréal en août dernier, mais aussi avec Alice Ronfard, Robert Claing et Paul Savoie, qui étaient de l’aventure initiale. Ensuite, Louise Vigeant, qui connaît très bien le spectacle original pour y avoir consacré une partie de ses études et un ouvrage, nous donne ses impressions sur la version du Théâtre des Fonds de Tiroirs.

Dans sa chronique, Michel Vaïs nous livre les faits saillants du 17e Festival international de Pilsen en République tchèque. Il y est principalement question du grand Václav Havel. La chronique de Marie-Andrée Brault est, quant à elle, consacrée aux deux plus récentes réalisations du metteur en scène Jérémie Niel, Tentatives et Je ne connais pas Clichy, mais je m’en suis fait beaucoup de clichés, de véritables objets de fascination.

Trois festivals sont aussi au menu. Philippe Couture s’attarde aux spectacles à teneur sociopolitique du 63e Festival d’Avignon, une édition, rappelons-le, marquée par une forte présence québécoise – Dave St-Pierre, Christian Lapointe, Denis Marleau, Rodrigue Jean, etc. – et dont Wajdi Mouawad était artiste associé. Johanne Bénard nous confie plusieurs de ses étonnements lors du plus récent Festival de Stratford. Et, finalement, Anna Fishman Gonshor traduit le caractère exceptionnel du 1er Festival international de théâtre yiddish de Montréal.

Bonne lecture !

Christian Saint-Pierre

Critique de théâtre, on peut également le lire dans Le Devoir et Lettres québécoises. Il a été rédacteur en chef et directeur de JEU de 2011 à 2017.

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